CHAPITRE XXXI
« Il y a dans ta lettre quelque chose de si effrayant que je ne puis la relire sans trembler, lui écrit-il un jour, et c'est moi qui^cause ce trouble ; voilà l'idée qui me j tue : enseigne-moi donc à te rendre heureuse pour que je puisse l'être. Nous nous faisons mal, nous nous
agitons, nous nous minons; il faut se calmer »
Une autre fois il écrit encore :
« Je reçois ta lettre, je me suis mis à genoux après l'avoir lue pour demander à Dieu de me rendre digne d'une telle mère !
« Je ne saurais te dire la peine que j'éprouve en pensant au mal que je vous fais à tous. La singulière disposition de mon âme me rend à charge à tout le monde. Je me sens peser sur les autres sans pouvoir les soulager de moi. »
Après avoir passé quelques mois dans un état de santé assez satisfaisant, Astolphe de nouveau avait été repris par ses maux de tête. Certes Delphine se sentait rassurée par la présence de Koreff , mais comment pouvait-elle ne pas être troublée par la répétition de ces accidents cérébraux, qui annonçaient un état morbide indiscutable.
Les lettres d' Astolphe étaient fort inquiétantes :
« Vienne, 27 janvier 1815.
« Mon |indisposition est une maladie grave par sa cause bien plus que par ses effets ; on est souvent beaucoup plus souffrant sans être aussi malade que je le
suis. Cette étonnante sensibilité du cerveau demande des précautions infinies. Ce n'est pas tout de la guérir^ il faut en prévenir le retour, car une telle maladie finirait par influer d'une manière terrible sur le moral. Il est de fait que, depuis deux ans, je n'ai pas été vraiment en santé, car ce n'est pas de la santé que celle qu'une chiquenaude à la tête peut vous faire perdre, et je conserverai peut-être encore bien longtemps cette irritabilité.
« ... J'ai envie de me faire faire un étui pour la tête^ un bonnet doublé de fil de fer, un bourrelet de tôle vernie, que sais-je? Si j'étais roi, je convoquerais tout mon conseil pour faire imaginer un garde-tête. »
« i*' février 1815.
0 Depuis trois semaines je ne suis sorti de ma chambre que deux fois.
« Koreff me défend l'air sur toutes choses, disant que par le temps qu'il fait, c'est ce qui peut m'être le plus contraire. Eh bien! cet emprisonnement m'a déjà fait plus de bien que tout ce que j'aurais pu voir et faire dans le monde, et je suis néanmoins fort tristement dans une chambre bien noire, comme toutes celles de Vienne, sans voir personne qu'en passant... Je sens cependant que mon esprit s'éclaircit, que mon âme se fortifie, et que je m'appuie en toute confiance sur la main qui me conduit, parce que je sens bien que je ne dépends pas de moi-même, et que par ma simple