‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 254 sur 310 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

volonté je ne puis parvenir à repousser une seule des pensées qui me troublent... »

Cependant Astolphe avait trouvé une famille qui lui était très secourable et dont il ne cessait de se louer dans sa correspondance, les Schlosser, chez lesquels il passait une grande partie de son temps :

« 10 mai.

« Je reçois ton numéro 48 qui me serre le cœur parce qu'il peint si bien la tristesse de ta vie que je ne puis m'en distraire; moi, pendant ce temps-là, je suis ici, soigné, caressé, et aimé comme toi à Berne, par mes bons amis Schlosser, qui sont des gens comme on n'en trouve plus : ils ont cette amabilité sans paroles qui fait tant de bien à l'âme et qu'on 'connaît si peu en France ; je les aime tous les jours davantage, nous ne passons pas un jour sans nous voir, car nous dînons ensemble. Le souvenir de la vie de famille, au milieu du décousu de l'existence de Vienne, me fait un bien inexprimable. Cela me sauve l'esprit et le cœur, qui s'en allaient chacun de leur côté; quelle horreur que la vie de garçon ! Les célibataires sont les chancres de la civilisation. »

Pendant qu' Astolphe était malade à Vienne, les plus graves événements survenaient en France et à Paris.

En mars 18 15, un mot bref de Fouché apprend à Mme de Custine le débarquement de Napoléon au

golfe Juan et sa marche triomphale sur Paris. A cette nouvelle, Delphine, bouleversée, prend peur, et elle veut tout d'abord aller chercher un refuge en province ou à l'étranger. Mais son ami la dissuade de s'éloigner, et il a assez d'empire sur elle pour la persuader :

« 12 mars 1815.

« Ne songez pas à quitter Paris, je vous en conjure, lui mande-t-il, vous avez des amis ici, nous nous soutiendrons (mutuellement. Croyez que le gouvernement militaire qui va nous envahir ne sera pas de longue durée. »

Trois jours après, dans une entrevue secrète chez la princesse de Vaudémont, le comte d' Artois, ^au nom de Louis XVIII, offrait à Fouché le ministère de la Police. Il refusa en disant que c'était trop tard.

Le lendemain, craignant qu'il n'abusât des confidences reçues, on voulut l'arrêter. Mais il se méfiait; il possédait une clef du jardin de la reine Hortense, dont le mur était mitoyen avec le sien ; il franchit ce mur sur une échelle, s'élança dans le jardin et courut se réfugier chez un ami (i).

Quatre jours après, bien qu'il détestât l'Empereur et que ses lettres témoignent de la plus vive hostilité contre lui, Fouché acceptait le ministère de la Police

(i) M. Gaillard, ancien oratorien comme lui, et qu'il avait fait nommer conseiller à la Cour d'appel de Paris. — Bardoux, Madame de Custine.

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