CHAPITRE III
me faire éprouver quelques sensations douces ; mon âme est calme avec eux, leurs caresses sont si vraies, leurs sentiments si tendres, qu'ils me font jouir encore du bonheur d'être aimée. S'ils ne changent plus, ils m'aideront, du moins, à gagner le terme de cette triste vie avec un peu moins de répugnance. »
Si le contrat avait eu lieu à Paris, le mariage religieux devait être célébré à Anisy, le 31 juillet, par le bon évêque de Laon.
Pendant les huit jours qui précèdent, Mme de Sabran s'occupe en hâte des derniers préparatifs; mais plus on approche de la cérémonie, plus elle est troublée et agitée. Sa nature si vibrante supporte mal toutes ces émotions; dans la même journée, l'aimable femme passe de la joie à la tristesse, de la confiance à l'inquiétude avec la même facilité; ses lettres à Boufflers reflètent fidèlement ces états d'âme si différents :
Tantôt sa joie est sans bornes d'être enfin arrivée au terme de ses préoccupations, et elle exprime naïvement sa foi dans l'avenir.
« Il faudrait avoir souffert toutes mes inquiétudes, tous mes ennuis, tous mes dégoûts, pour avoir une idée de ma joie. Je me sens plus légère, mes esprits sont en mouvement, je suis gaie et presque folle de plaisir, je suis contente du présent, ce qui ne m'arrive guère : je compte sur l'avenir pour me rendre heureuse ainsi que mon enfant. »
Tantôt elle ne peut se défendre de quelques appré-
hensions, et quand arrive le moment de se séparer de sa fille, son anxiété redouble :
« C'est demain le grand jour qui doit à jamais décider de ma pauvre petite Delphine. Si l'on peut compter sur le bonheur, j'ai tout lieu de croire qu'elle sera heureuse, mais quand je pense à tous les ingrédients qui doivent entrer dans la composition de ce bonheur, à la difficulté de les rassembler, à cette multitude de circonstances qui viennent se jeter tout à travers de cette belle harmonie, comme les comètes au milieu du système du monde, pour en déranger l'ordre et faire naître des orages,... je tremble et je vois qu'il faut encore beaucoup donner au hasard, telle précaution que nous prenions pour l'enchaîner. »
Donc, le 28 juillet, MmedeSabranse rend en hâte à Anisy pour tout préparer pour la cérémonie. Elle arrive avec sa fille à une heure du matin et elle va bien vite se coucher pour « avoir le teint frais à la cérémonie, à côté de sa rose à peine éclose ». Elle ne veut pas faire tache au tableau, car à son âge on ne peut prétendre à parer une fête, mais à ne pas la déparer.
Le lendemain elle écrit triomphante au chevalier :
« Dans trois jours je serai peut-être grand ' mère ! ou du moins ma Delphine aura la permission de me le faire quand bon lui semblera. Elle se marie enfin mardi ».
Le lundi, tout est prêt; on n'attend plus que le