CHAPITRE XXXIl
soleil de midi et à la fraîcheur de la nuit, et ce qui aurait été plaisir il y a trois ans, était supplice aujourd'hui. Néanmoins, en quatre jours et quatre nuits, j'étais à Francfort, où je pris congé du cher Alexis et •de son grand patron, et de mon frère de la Charité.j
« Je ne conçois pas encore comment j'ai fait pour supporter ce voyage. Le premier jour, je crus que je serais obligé de rester à vingt-cinq lieues de Vienne, tant ma pauvre tête me faisait mal, et tant mes jambes étaient faibles quand je descendais. Je n'en dis rien, car je voulais aller aussi loin que possible, et à force de café, je me suis soutenu au point que mes compagnons de voyage ne pouvaient se lasser d'admirer ma bonne mine. Cependant je comptais les postes avec une inexprimable anxiété. Les deux dernières nuits, j'eus la fièvre, mais à peine avais-je pris le café du^matin que je me trouvais ressuscité. Alexis fut charmant pendant tout le voyage et nous n'avons fait que causer fort agréablement. J'oubliais un parasol que j'ai tenu ces deux cents lieues durant, car le soleil m'est devenu insupportable. »
A Francfort nos voyageurs se séparèrent. Pendant que Talleyrand et Alexis de Noailles continuaient leur route vers Paris, Astolphe s'installait seul, au milieu des Prussiens et des Autrichiens, en attendant qu'il se rendît à Darmstadt pour y retrouver son ami Wilhelm. Noailles avant de partir avait eu la délicate attention de lui laisser un rouleau de cent louis pour .lui permettre de vivre.
Les lettres d'Astolphe à sa mère reflètent très exactement toute l'exaltation religieuse qui le possède : on ne peut les résumer; mieux vaut en citer quelques extraits pour faire connaître l'état d'âme de ce malade :
« Francfort, 17 juin.
« Je pars ce soir pour Darmstadt où je passerai huit jours à refaire mon âme. J'en ai bien besoin, car je suis comme un ressort démonté; je n'ai jamai senti le poids de la vie comme aujourd'hui ; c'est au point que mon cœur n'a plus la force de battre de joie au moment de retrouver mon frère. Je suis tout autre, un nouvel homme se fait en moi, la douleur m'a retrempé, l'exaltation me donne une force passagère, mais mon état habituel est une espèce de léthargie.
« Je suis émerveillé de tout ce qu'il y a de douceur dans la souffrance ; mon cœur se fond dans les larmes que mes yeux ne versent plus, et cependant j'ai l'âme en repos; la paix est avec moi ; je ne vois pas de terme à nos douleurs, et je crains que tu n'arrives à celui de ton courage. Le grand art de vivre, c'est de laisser faire Dieu en nous, et de mettre toujours Jésus-Christ à la place de notre cœur. Je ne te connais pas ce don, et voilà ce qui m'épouvante plus que tout. Ma vie n'est plus qu'une longue prière pour toi et pour Vamt qui a tant besoin de sortir du trouble et du bruit de notre siècle... Mais je sens qu'on en sort quand on veut, et la grande place de Francfort est pour moi un cloître ; je