CHAPITRE XXXII
me laisse dévorer par le chagrin, par l'absence, et cette discipline m'est plus efficace que celle des moines. Mon âme devient souple comme un roseau, et je m'abîme malgré moi devant la Toute-Puissance que j'adore, d'autant plus profondément que ma faiblesse est plus entière; moins je suis et plus j'ai besoin de celui qui Est. »
Il y avait plusieurs mois qu'Astolphe n'avait reçu de nouvelles de sa mère, et il en était fort inquiet. Cependant il la croyait en sûreté dans quelque province. Enfin une lettre arrive. Quand il apprend que Delphine n'a pas quitté Paris pendant les Cent-Jours, il est afïolé par une crainte rétrospective : il lui écrit de Schlangenbad, où les médecins l'ont envoyé prendre les eaux :
« Schlangenbad, 22 juillet 1815.
« J'aurais baisé le papier de ta lettre, si je n'avais eu honte de moi-même. Ah! mon Dieu, Paris! rester à Paris! j'en serais mort si je l'avais imaginé! Quel bonheur pour moi d'avoir vécu ici, où l'on ne sait rien; j'ai ignoré les dangers des provinces sous Bonaparte, mais dix fois on nous a dit Paris brûlé. Je t'en croyais bien loin néanmoins ; ce que j'ai souffert est aussi inutile qu'impossible à dire.
« Ma santé n'est point rétablie, quoique meilleure. Elle avait besoin de toi. Mon frère m'a déjà fait beaucoup de bien, je me suis souvenu, au bout de quelques jours passés près de lui, qu'il y avait encore de la joie au
monde pour moi... Ma mère !... Ma mère, que jai souffert! C'était trop! Dieu a eu pitié de moi... D'ailleurs tu me fais mal ! Je te vois là devant moi, et après une si longue absence tu m'apparais comme un spectre; je ne m'appliquais qu'à repousser ton image depuis plusieurs mois, car elle me tuait, mais elle est revenue avec ta lettre.
« Je vis ici dans la plus profonde solitude, mais qui ne me paraît nullement triste. Ces eaux-ci sont peu actives, mais d'une douceur extrême, et me font le plus grand bien. On m'ordonne un repos d'esprit et d'âme absolu : on m'ordonne le bonheur (i). »
Ces lettres, où Astolphe dépeignait sous de si saisissantes couleurs le trouble de son âme, torturaient le cœur de Mme de Custine.
Persuadée que le mariage serait le meilleur et le plus rapide remède aux maux que souffrait l'infortuné jeune homme, elle chercha à tout prix à l'arracher à cette solitude qui lui était funeste. Par son oncle Elzéar, Astolphe avait été depuis plusieurs années introduit dans l'intimité de Mme de Staël, il avait vu souvent sa fille Albertine, et il n'avait pas caché l'impression profonde qu'à sa première vue il avait ressentie. Mme de Staël de son côté paraissait voir Astolphe d'un oeil très favorable, et, à plusieurs reprises, elle avait laissé entendre qu'un projet d'union ne serait pas pour lui déplaire.
(i) Le séjour lui coûtait, « avec le bain, l'âne et le médecin (car tout cela va de compagnie à Schlangenbad), un peu plus de 13 francs par jour ».