CHAPITRE XXXII
Mme de Custine, dans son chagrin, se raccrocha à cette idée, et elle écrivit à Astolphe pour le supplier de renoncer à toutes ses rêveries insensées, et de rentrer dans le bon sens et la réalité de la vie en faisant un mariage flatteur, et qui paraissait offrir toutes les chances de bonheur.
Astolphe abonde dans le même sens que sa mère ; il reconnaît qu' « un heureux mariage serait pour lui le bonheur le plus parfait » et qu' « Albertine est la seule femme qui ait vraiment fait impression sur son âme ». Il avoue qu'il trouve réuni dans cette union tout ce qu'il désire : « une famille qui n'est point française, un cercle de gens d'esprit et du seul esprit qui lui convienne, enfin rien d'étroit, de borné, de commun, etc.. »
A la réflexion il soulève quelques objections : peutil se décider à un acte aussi grave sans revoir la jeune fille? et comment la revoir en ce moment? C'est presque impossible. Il y aurait bien le moyen d'aller à Coppet, mais ce serait par trop clair, et la démarche serait compromettante.
Puis Astolphe a des scrupules. Il n'aime pas le monde et ne veut pas y aller. Comment ce goût très prononcé chez lui concorderait-il avec l'éducation et les goûts de Mlle de Staël?
Plus il réfléchit, plus son incertitude augmente : certes il désire vivement cette union, mais en même temps il la redoute; il la souhaite et n'en veut pas : « J'ai plus peur de regretter d'avoir manqué ce mariage que je n'ai envie de le faire, écrit-il. Je crains de
laisser échapper une occasion unique de faire mon bonheur, et par là même le tien... et de me le reprocher toute ma vie. »
Donc il ne peut se décider à dire oui, mais il ne veut pas non plus renoncer à ce projet :
« Tiens-toi toujours au fait de ce que devient Albertine. Ne repousse rien, mais ne hâte rien. Quand ces choses-là s'arrangent, c'est d'elles-mêmes, ou du moins sans secours. »
Pendant trois mois la correspondance entre la mère et le fils ne roule que sur cet éternel sujet; à toutes les instances de sa mère, Astolphe répond par de nouvelles craintes, de nouvelles hésitations, tant et si bien qu'un jour Mme de Custine, désolée, annonce à son fils qu'il est question du mariage de Mlle de Staël avec le duc Victor de Broglie.
Astolphe apprend la nouvelle sans grand émoi et il répond avec philosophie :
« Je ne sais si Albertine m'aurait rendu heureux, mais je n'ai jamais senti le désir de l'être que par elle, et ne veux ni ne pourrai de longtemps penser à une autre. Du reste je suis parfaitement résigné et serai même un peu soulagé quand ce sera décidé. »
Mais il déclare que si ce mariage se fait, il ne reverra plus « ni Victor ni Albertine » .
Cependant Astolphe n'était pas uniquement absorbé par ses préoccupations matrimoniales et il menait à Francfort une vie qui n'était pas dépourvue d'agrément. 11 était question de réunir la nouvelle diète fédérale