‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 264 sur 310 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

un accès de douleur et de désespoir, je croirais que j'ai dormi. Je ne t'envoie pas ce triste tableau du martyre de mon âme; on assure que c'est physique, mais la peur de devenir fou est un supplice nouveau, qui l'emporte sur tous les autres; il me semble que mon esprit étouffe, tel est le sentiment moral que j'éprouve... »

Astolphe désirait ardemment revoir sa mère; pas une de ses lettres, où il ne la suppliât de venir le rejoindre à Francfort : ils y passeraient si paisiblement l'hiver, entourés de quelques bons amis, et loin des orages de la politique !

« Tu dois avoir besoin de quitter Paris, lui écrivait-il, tu vivrais ici à meilleur marché, et tu t'y reposerais d'un spectacle qui doit être affreux. Que tu dois souffrir!.,. Il y a des jours où le chagrin d'être loin de toi me donne absolument le mal du pays, car je n'ai plus d'autre patrie que toi. »

Mme de Custine ne demandait pas mieux que de céder aux désirs de son fils, elle-même eût été beaucoup moins inquiète si elle avait été près de lui, mais elle avait bien des raisons qui la retenaient à Paris : d'abord sa mère, si éprouvée, si triste d'avoir perdu le compagnon de sa vie; puis à ce moment la France traversait une crise terrible et les ressources de chacun diminuaient de jour en jour; Delphine en particulier était réduite à une situation précaire; elle ne touchait plus d'argent de ses fermiers, et elle arrivait à grand'peine à subvenir aux dépenses de son fils, et à vivre elle-

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même (i). Faire le voyage de Paris à Francfort était une dépense considérable. Et puis était-il raisonnable d'avoir trois installations, une à Paris, une à Fervaques, une à Francfort? Enfin les routes d'Allemagne étaient encombrées par les armées russes, et le voyage était rendu singulièrement périlleux ; pas un jour ne se passait, où des voyageurs isolés ne fussent pillés et rançonnés par des soldats russes.

Après bien des hésitations, l'affection l'emporta sur la prudence, et Delphine se décida à partir; elle dut emprunter une assez forte somme d'argent pour avoir le moyen de faire le voyage. Par économie elle supprima son appartement de Paris et mit son mobilier dans un garde-meuble (2). Mais comme elle ne voulait pas affliger Nanette qui adorait Paris et ne se résignait pas à le quitter, elle lui loua une jolie petite chambre pour y attendre son retour.

A la nouvelle de l'arrivée prochaine de sa mère, Astolphe est ravi. Il s'empresse de lui chercher un logement convenable, et il est aidé grandement

(i) Les lettres d'Astolphe sont remplies de demandes d'argent. Il a dépensé en un an 4 200 francs : sa maladie lui a coûté un argent fou, car les ordonnances de Koreff sont « ruineuses ». Les auberges de Francfort sont fort chères, « et puis l'on mange tant en Allemagne! » En outre, dit-il, « j'avais un domestique qui ne savait économiser que pour lui, et qui, dès qu'il s'agissait de moi, jetait tout par la fenêtre. Il m'a coûté seize louis de Vienne à Darmstadt, et trois de là en Suisse. Ce qui m impatientait, c'était son économie personnelle. »

(2) Les soldats prussiens que Mme de Custine logeait chez elle étaient de braves gens, et ce sont eux qui firent son déménagement.

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