‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 267 sur 310 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

salon a été célèbre en Allemagne pendant les premières années du dix-neuvième siècle, mérite mieux qu'une mention banale.

Rahel-Antonie-Frédérique Levin était née à Berlin le 19 mars 1771 ; elle était la fille d'un bijoutier juif de la Jàgerstrasse; elle fut élevée durement, et aux souffrances morales s'ajoutèrent souvent pour Rahel de cruelles douleurs physiques. Mais la jeune fille était douée d'une intelligence rare, d'une âme énergique, et elle lutta désespérément contre le sort : « Les dons que j'ai reçus, écrivait-elle un jour, on ne les a pas pour rien, il faut les payer avec de la souffrance. »

« C'est Goethe qui découvrit à la jeune fille des échappées inattendues sur la nature, sur le monde, sur la vie et qui l'arracha au ghetto moral où elle s'étiolait.

« Elle disait de la mansarde oii se passa toute sa jeunesse : « C'est là mon mausolée, c'est là que j'ai « aimé, vécu, soufïert, que je me suis révoltée. Là « j'ai appris à lire Gœthe. J'ai grandi en sa présence, a je lui ai voué un culte éternel. C'est là que j'ai passé « des nuits, éveillée parfois par la douleur; de là-haut « je regardais le ciel, les étoiles, le monde, avec pres- « que de l'espoir, tout au moins, le cœur brûlé de « désirs. J'étais innocente, non pas plus qu'aujour- « d'hui, mais je croyais que le monde était sage et « bon, que tout au moins il pourrait l'être. J'étais « jeune (i) ! »

(i) Jean-Édouard Spenlé, Rahel. Paris, Hachette, 1910. M. Spenlé a fait revivre avec un charme incomparable la figure délicieuse de

Après avoir réuni d'abord dans sa mansarde de la Jâgerstrasse quelques amis intimes, avec lesquels l'on dissertait deomnire scïbili, Rahel, dont la réputation avait grandi, reçut dans son salon les représentants les plus illustres de la société berlinoise; c'est à qui se ferait présenter. La jeune femme, par son charme irrésistible, par son esprit si fin et en même temps si puissant, faisait tourner toutes les tètes.

« Il est peu de femmes qui aient jeté sur la vie un regard plus lucide, plus courageux, plus affranchi », dit M. Spenlé.

« Vous êtes le romantisme en personne, lui écrivait Frédéric Gentz, vous l'étiez déjà avant que le mot fût inventé. Votre esprit jette plus de lumière que ne feraient des monceaux de dissertations. »

« Jusqu'en 1806 l'astre de Rahel brille de son plus vif éclat. Par quel attrait cette jeune fille qui avait dépassé la trentaine réussit-elle à grouper autour d'elle une société si diverse, de quoi était fait le charme de sa personne et de sa conversation (i)? »

Lorsque M. de Varnhagen, qui devait plus tard l'épouser, la rencontra pour la première fois en 1803, il fit d'elle ce portrait qui était d'une saisissante vérité :

« Je vis paraître une petite personne agile, gracieuse et bien prise, aux formes délicates et pleines, qui avait

Rahel. C'est à son ouvrage si intéressant et si curieux que nous empruntons tous les détails que nous donnons sur Mme de Varnhagen.

(i) Jean-Édouard Sfenlé, Rahel. Hachette, 19 10.

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