‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 268 sur 310 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

les mains et les pieds extraordinairement petits. Le visage, qu'encadraient d'épaisses boucles noires, frappait par une haute distinction intellectuelle. Il eût été difficile de dire si ses yeux sombres, à la fois mobiles et fermes, cherchaient autour d'eux, plus qu'ils ne se livraient; une expression douloureuse prêtait une douceur particulière à sa physionomie ouverte. Vêtue de sombre, elle avait quelque chose d'une ombre furtive, mais pourtant d'aisé et de décidé; mais ce qui surtout me fit effet, ce fut le timbre grave et doux de sa voix, qui montait comme un son de cloche du profond de l'âme, et aussi une manière tout à fait oriofinale de s'exprimer de l'air le plus naturel, avec des tournures de phrases inattendues et heureuses; elle se montrait tour à tour naïve et spirituelle, profonde et candide. En même temps un certain accent de sincérité semblait avertir le contradicteur le plus décidé qu'il perdrait sa peine à vouloir émousser ou faire céder la pointe subtile de cet esprit comme coulé dans le bronze. Et pourtant un rayonnement affectueux partait de sa présence et mettait aussitôt à l'aise les simples et les modestes... »

Elle avait fait un voyage à Paris en 1801 et voici l'impression qu'elle avait gardé de Paris et des Français :

« Moi aussi je suis amoureuse de la France, de Paris, de tout ce qui se meut là-bas, écrit-elle à une Parisienne; tout me charme, tout ce que vous faites, où vous allez, qui vous voyez, les chapeaux que vous portez!... Comme j'aime Paris! Je ne m'en aperçois que

quand je le quitte. Quel séjour exquis, comme tout est arrangé pour les commodités de la vie ! Et puis mes chers Français, si aimables, si polis, si faciles à vivre... »

Quand elle retourne en Allemagne en passant par Bruxelles, elle écrit encore ces lignes charmantes : « Tu ne te figures pas le sentiment d'angoisse que j'ai éprouvé à Bruxelles, où on parle pourtant français, de me trouver tout à coup hors de France; j'en ai eu des battements de cœur en plein théâtre ; je me voyais brusquement transportée en terre barbare. Ce qu'un Allemand quitte en venant en France, il l'emporte partout avec lui au fond de son cœur; il suffit qu'il rencontre deux ou trois compatriotes pour qu'il se retrouve partout chez lui, mais ce qu'on perd en quittant la France, on ne le retrouve nulle part. Je comparerais cela à l'air pur : on ne l'apprécie que quand il vous manque et qu'on commence déjà à dépérir, ce sont les éléments premiers de la vie. »

M. de Varnhagen aimait Rahel depuis 1803, mais de 1806 à 1814 il fit campagne avec l'armée autrichienne, et ce n'est qu'en septembre 18 14 qu'il put s'unir à celle qu'il adorait. Il avait trente ans, elle en avait plus de quarante-deux (i). Mais le culte qu'il éprouvait pour elle persista jusqu'au dernier jour :

« Telle parole de toi, disait-il à sa femme, a jeté

(i) Le jour même de son mariage, Rahel se convertit à la religion luthérienne. — M. de Varnhagen, en 1814, avait quitté l'armée autrichienne pour entrer dans la diplomatie prussienne, et par l'influence du chancelier, M. de Hardenberg, il avait été nommé deuxième secrétaire de légation.

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