‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 269 sur 310 · CHAPITRE XXXllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXllI

des racines si profondes en moi et a poussé des rejetons si vivaces que j'en ai été transformé du tout au tout. Tu es pour moi ce que la Bible est pour le croyant, il la porte sans cesse avec lui, dans ses pensées, dans les mille événements de la vie, découvrant partout d'intimes correspondances, des instructions secrètes; elle pénètre tout son savoir, tout le cercle de ses joies et de ses douleurs, elle devient le flambeau qui éclaire toute sa vie (i). »

A peine Astolphe avait-il été présenté à Rahel qu'il avait subi le charme de sa personne et de son esprit : « J'étais lié irrévocablement, écrit-il, sans être amoureux. » C'est un peu ce qui se produisait pour tous les amis de la maison : « C'est qu'instinctivement les hommes sentaient chez Rahel une trop grande supériorité, une trop grande énergie morale et intellectuelle, une lucidité, une fermeté presque masculine de la pensée, une pénétration critique, qui semblent écarter d'elle les hommages passionnés de l'amour (2). »

Custine était bien vite devenu un des hôtes les plus assidus du salon de Rahel et, dès que sa mère fut à Francfort, il l'entraîna chez Mme de Varnhaoren.

(i) « Varnhagen n'était pas un caractère séduisant. Sa vie jusqu'à son mariage avait été une succession de mécomptes, d'échecs et d'avortements; il était entré dans la vie par la mauvaise porte, et il s'était précocement aigri ; tout un levain de rancunes refoulées s'était amassé au dedans de lui : rancunes contre son entourage, rancunes contre le destin qui ne l'avait pas placé au rang qu'il ambitionnait. » {Rahel, par Spenlé.)

(2) Rahel, par Jean-Édouard Spenlé.

A cette époque, Rahel avait quarante-cinq ans et Delphine quarante-six. Dès leur première rencontre, ces deux dames se sentirent irrésistiblement attirées l'une vers l'autre ; elles cédèrent à ce sentiment et en quelques jours devinrent des amies intimes.

Rahel avait la passion de l'amitié : « Mes amis, disait-elle, je suis prête à les servir avec mon sang. »

Elle présenta sa nouvelle amie à toute sa société, elle lui fit connaître MmeSchlegel, le comte Flemming, le prince Gustave de Mecklembourg, M. et Mme de Humboldt, etc., etc.

Elles se voyaient constam.ment et ne pouvaient plus se quitter. Dans la journée, tantôt elles faisaient de longues promenades ensemble dans les environ • de la ville, tantôt elles s'abandonnaient à d'interminables causeries, tantôt Rahel initiait Delphine aux principes de la langue allemande. La soirée les réunissait toujours dans le salon de Mme de Varnhagen.

L'hiver de 1816 fut pour Delphine une des plus heureuses époques de sa vie ; son intimité avec Rahel lui rendit le séjour de Francfort délicieux.

Et puis elle avait la satisfaction de voir Astolphe, sous l'influence de l'irrésistible charmeuse, moins sombre, moins accablé; avec une joie indicible, elle le voyait peu à peu se rattacher à l'existence : il suivait souvent sa mère et sa nouvelle amie dans leurs promenades, il prenait part à leurs entretiens, et l'intimité de ces aimables femmes apaisait ses nerfs et calmait son imagination. Pleine de pitié pour cet être

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