CHAPITRE XXXIII
si bien doué et si malheureux, Rahel l'entourait de soins affectueux; elle éprouva bientôt pour lui une grande amitié et ils restèrent longtemps en correspondance (i).
« La conversation de Mme de Varnhagen, raconte Astolphe, n'était pas un discours plus ou moins brillant, c'était une action intime et toujours inattendue, parce qu'elle était motivée par le besoin et la disposition de la personne qui causait avec elle : causer, n'est pas le mot, tout ce qu'on disait à Mme Varnhagen était une confession^ volontaire ou non... Jamais clarté si bienfaisante ne pénétra dans les cœurs souffrants.
« Elle animait un cercle autant qu'elle intéressait un ami en tète à tête, Son esprit suffisait à tout, parce que c'était mieux que de l'esprit, c'était du génie au service de l'intimité et même de la société... Elle ne trouvait rien au-dessous d'elle dans les petits événements de la journée et rien n'était au-dessus dans les grandes circonstances de la vie. Sa pensée se faisait toute à tous ; elle ne l'économisait pas pour des livres ou pour des intrigues politiques; elle ne jouait pas un rôle, ne calculait jamais son effet : « Quand on n'a pas « assez d'esprit pour en perdre, disait-elle, c'est que « l'on n'en a pas assez pour ce qu'on en veut faire. »
Ce charmant séjour à Francfort qui devait laisser
(i) La correspondance entre Mme de Varnhagen d'Ense et les Custine, mère et fils, a été publiée à Florence. Il y a une édition belge de 1870 (Henri Merzbach, libraire de la Cour). Nous y avons fait de nombreux emprunts.
5i6 MARQUISE DE CUSTINE
dans l'âme de Mme de Custine et d'Astolphe des souvenirs si vivaces, approchait de sa fin. Le printemps arrivait et l'agréable société que le hasard des événements avait réunie, était sur le point de se disperser.
Mme de Custine était désolée de quitter l'amie dont elle subissait si volontiers l'influence, et qui avait su raffermir les ressorts de son âme épuisés par tant d'épreuves. Elle se disposait cependant à rentrer en France avec son fils, lorsque Koreff lui conseilla de faire une saison aux eaux de Carlsbad; il insista si vivement qu'elle céda.
Elle quitta Francfort au mois de juin 1816.
Les adieux furent déchirants; elle versa d'abondantes larmes en embrassant la chère Rahel, il semblait qu'un pressentiment lui dît qu'elle ne la reverrait jamais. Rahel n'était pas moins émue; au moment du départ elle remit à Delphine des boucles d'oreilles et une chaîne d'argent, et celle-ci les porta toujours en souvenir de l'amie si tendrement aimée (i).
En même temps que Mme de Custine partait pour la Bohême, Astolphe, dont la santé était encore chancelante, se rendait, sur les conseils de Koreff, à Ems pour y prendre les bains.
Après une route très pénible, par des chemins affreux, Mme de Custine arrive à Carlsbald et commence sa saison. Le séjour de la ville d'eaux est fort
(i) Mme de Varnhagen allait elle-même quitter Francfort; son mari venait d'être nommé chargé d'affaires à Karlsruhe.