‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 273 sur 310 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

velles de la vie qu'on mène à Fervaques : ses lettres à sa grand'mère sont charmantes, simples, naturelles et montrent bien ce que valait ce jeune homme, quand son esprit n'était pas obscurci et troublé par la maladie :

« Fervaques, ce 19 novembre 1816.

« Il y a ici tout le fond d'une lettre de Mme de Sévigné. L'hiver, le grand château, les mauvais chemins, le vieux abbé, l'ennuyeuse compagnie de temps en temps, et par-ci par-là des douleurs de rhumatisme; tu vois bien qu'il ne manque à tout cela que la grâce de la Dame des Rochers pour t'écrire les plus amusantes épîtres du monde. Cependant, toute modestie à part, je crois que Mme de Sévigné n'écrirait pas aujourd'hui comme de son temps : alors, le naturel était aimable, un esprit délicat et facile trouvait, dans le monde même qui l'environnait, de quoi se nourrir et s'occuper, tandis qu'on aurait cet esprit-là aujourd'hui, qu'il faudrait encore faire un effort pour se dépêtrer de toutes les entraves qu'on a mises à la grâce et à la vraie liberté de la pensée.

« Je me suis retrouvé ici dans toutes les habitudes de la maison, comme si je n'en étais jamais sorti; il est singulier, après avoir couru le monde pendant six ans, de rentrer chez soi sans plus d'étonnement ni d'impres- -sion. C'est une vie qui se continue après une parenthèse, dont la mémoire ne mesure pas la longueur.

« A de bien petits dégâts près, nous avons retrouvé tout ici comme nous l'avions laissé. Si ce n'est que nos arbres sont devenus grands comme le château. Tout était encore vert et presque printanier à notre arrivée; le lendemain nous avons eu un orage affreux et, ce que je crois sans exemple, le tonnerre et les éclairs ont été suivis d'une neige si abondante qu'en quelques heures tout le pays en était couvert d'un pied ; elle a fondu par un second orage.

« J'aime notre verte vallée dans tous les temps et à tous les moments, et si je ne regrettais personne ici, je m'y trouverais parfaitement heureux. Voilà la première fois depuis bien longtemps, où je me suis senti dans une situation dont je ne désire pas sortir à la première occasion : s'il m'était permis de donner quelques habitants de plus à notre grand château (comme on nommait jadis au voyage de Marly) tu ne me verrais plus sortir d'ici...

« Nous lisons Mme de Beausset, nous lisons aussi le Dante dont je traduis un chant tous les soirs tant bien que mal à ma mère, au Gibi et à Berstœcher, qui forment un petit cercle dans notre grand salon. »

On voit que le Gibi est toujours à Fervaques, qu'il est bien décidé à ne quitter jamais. Astolphe fait de ce vieil ami de la famille un rapide et amusant portrait :

« C'est un reste du dix-huitième siècle et de sa philosophie. Il est ossifié au moral comme au physique. C'est une allumette vue au microscope. Quand je pense, en l'écoutant, à tous les gens illustres de son

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