CHAPITRE XXXIII
temps et aux amis de sa jeunesse : Diderot, d'Alembert, Marmontel, etc., il me semble voir une table desservie après un festin et un os rongé qu'on va jeter au chien en rangeant la chambre. »
Un mois plus tard Astolphe raconte encore à la grand'mère le calme et la douceur de leur existence :
« Fervaques, décembre 181 6 (i).
« Je t'écrirais plus souvent, mais dans une vie où l'on ne compte pas sur le hasard pour faire passer le temps, on se fait des occupations fixes et nombreuses, de là vient que mes journées s'écoulent sans qu'il me semble que j'aie le temps de rien.
« Nous faisons de petites plantations qui occupent comme de grandes, nous nous promenons beaucoup quelque temps qu'il fasse, car c'est le seul moyen de se bien porter, et moi j'étudie et je travaille le plus sérieusement que je puis. Enfin le soir nous lisons tous ensemble. Cette vie m'a fait découvrir que c'est pour ceux qui n'ont rien à faire que le temps est trop court. J'ai vu des gens occupés d'affaires graves soi-disant, ne savoir souvent comment remplir leurs journées, et nous, désœuvrés en apparence, nous ne pouvons assez les allonger. Que de malentendus dans la manière dont les hommes s'arrangent pour vivre ! Le monde ne porte que sur des quiproquos. Faut-il s'étonner que toutes
(i) A Mme de Boufflers, place Beauvau, au coin de la rue des Saussayes, Paris.
les existences ne se composent que de mécomptes!
« L'hiver n'est point désagréable. La vallée est toujours verte, toujours champêtre, et retirés sans solitude, on y vit en paix sans jamais se sentir isolés. Le repos qu'on y goûte est vraiment le triomphe des choses, car les hommes n'y sont d'aucune ressource. Nous tâchons de mettre le plus d'ordre que nous pouvons dans le petit monde qui nous environne, et ce n'est pas aussitôt fait que dit. Ma mère tient beaucoup plus au ménage qu'elle n'en a l'air.
« Elle s'occupe de tout et soutient la solitude et la monotonie de notre vie avec son couraore des grandes occasions.
« Le petit Gibi frétille dans les corridors et même dans le jardin les jours de soleil, et moi je monte à cheval quand les chemins ne sont pas trop glacés. Je trouve ici bien des bonnes choses à faire et encore plus à penser. Le malheur de notre siècle, c'est que tout le monde se presse et s'agite autour du même point ; il me semble qu'en nous retirant un peu chacun chez nous, nous faisons un double bien : d'abord de laisser une place dans l'endroit où se porte la foule, et d'en remplir une dans celui qu'elle abandonne, et qui devient désert et sans vie. Le désordre général n'est que la somme des désordres particuliers, et si chacun s'efFoi <;'ait d'établir la paix, la régularité et la morale dans le très petit point qui forme son cercle, nous n'en serions pas tous où nous en sommes, mais on ne pense qu'à .sortir de sa position, au lieu de s'y arranger convena-