CHAPITRE XXXIII
blement, et tel, qui pourrait faire quelque bien, ne fait que du mal pour vouloir tout améliorer. Commençons par nous et notre petit entourage avant de vouloir révolutionner philanthropiquement les États.
« Heureusement ici on n'entend pas parler des révolutionnaires, toutes nos révolutions sont dans l'almanach; on n'apprend les autres que lorsqu'elles sont passées et, alors même qu'on les apprend, elles changent bien peu de chose aux habitudes du pays. Je crois, vraiment que la cause des faux calculs en politique de tant de gens d'esprit vient de ce que depuis vingt ans on ne quitte plus Paris, et qu'on croit tout savoir et tout connaître quand on a jugé l'esprit de cette ville. Encore un malentendu! J'en pourrais dire long sur ce chapitre, mais j'attends que tu nous arrives pour causer à notre aise. Quelque envie qu'on en ait par lettre, on ne dit jamais ce qu'on veut dire, comme on veut le dire; du moins nous autres hommes, car en relisant ta dernière lettre, je vois qu'il ne devrait être permis qu'aux grand'mères d'écrire. »
Depuis son retour à Fervaques, Mme de Custine était absorbée par une préoccupation qui la poursuivait et ne lui laissait bientôt plus la faculté de penser; on sait le grand attachement qu'elle éprouvait pour le docteur Koreff. Ils s'étaient quittés à Teplitz au commencement de septembre, se promettant de s'écrire comme à l'ordinaire, c'est-à-dire deux fois par semaine, et Delphine avait religieusement tenu sa parole. Elle ne reçut aucune réponse. Elle crut d'abord à un empêchement
passager, à des erreurs de la poste; elle patienta et continua à écrire. Mais septembre, octobre, novembre :s'écoulèrent sans qu'elle reçût la moindre nouvelle. Désolée, affolée, imaginant les pires catastrophes, Delphine ne vivait plus et passait des heures terribles. Enfin à la fin de décembre, ne pouvant plus vivre dans l'anxiété qui l'angoissait et lui torturait le cœur, supposant que ses lettres étaient interceptées, elle prit le parti, quoi qu'il pût lui en coûter, de se confier à son amie, Mme de \^arnhagen, et de la supplier de faire parvenir à Koreft' par une voie sûre une lettre qu'elle lui remettait.
Elle dit à son amie en termes vraiment touchants la douleur qui l'étreint et la déchire :
(( Fervaques, 25 décembre 1816,
« Je ne puis trop vous dire, chère et aimable amie, le bonheur de recevoir ici de vos chères nouvelles! C'est •comme un rayon de soleil au fond d'un cachot ! Mon âme est entourée de ténèbres et de tristesse, la solitude les augmente ; vos douces paroles viennent fortifier mon cœur contre le mal aft'reux de l'absence. J'en suis accablée et vous allez bien le concevoir, mais ceci absolument entre nous. Permettez-moi d'avoir un secret pour tout autre que pour vous.
« Imaginez que je n'ai pas signe de vie de Koreff depuis que je l'ai quitté à Teplitz; que depuis nombre 'd'années lorsque nous sommes séparés, je lui écris deux