CHAPITRE XXXIII
fois par semaine, et lui autant, sans jamais y manquer; que c'est un ami de dix ans au moins, éprouvé par le temps, par mille douleurs qu'il a senties, qu'il a partagées, enfin ce sont de ces sentiments qu'on a le droit de croire indestructibles.
« Nous nous sommes quittés avec regret, avec douleur, et nous promettant bien d'adoucir l'absence comme de coutume en reprenant notre chère correspondance... Pas un mot de lui ne m'est parvenu, je lui ai écrit dix fois, sans humeur et sans me décourager, et j'ai même pris des voies différentes, mais rien ne m'a réussi...
« Ma vie est troublée par ce profond chagrin; je ne puis perdre si légèrement un ami sur lequel je croyais pouvoir compter, parce qu'il m'en a donné des preuves que je ri' oublierai jamais . . .
« La vie n'est plus rien, si les cœurs sur qui l'on s'appuyait comme soutien disparaissent au moment où l'on en avait le plus besoin...
« J'étudie, mais sans courage, je lis saint Martin, mais mon âme ne peut s'élever au-dessus de la douleur sous laquelle elle succombe!... Vous me demandez ce que je fais, comment je m'accommode de ceci, vous le savez maintenant, mais en apparence cela va assez bien... J'aime encore les arbres, le ciel a eu pitié de moi en me laissant au moins ce goût; je fais à tout la meilleure mine que je peux, mais je ne peux pas grand'chose parce que je souffre dans le fond de mon âme... »
Rahel, émue d'une douleur si vraie, se prête de
bonne grâce au désir de son amie; elle fait parvenir la lettre à Koreff, qui se décide à répondre : il s'excuse, il explique les motifs de son silence, il trouve des raisons plus ou moins plausibles, mais il persuade Delphine, ce qui est l'essentiel; la voilà consolée, rassurée sur l'avenir, et elle s'empresse de remercier Mme de Varnhagen :
« Enfin voilà, grâce à vous, ce petit fil renoué, c'est bien peu de chose en apparence, et c'est pourtant beaucoup pour vivre (i).
« Vous le connaissez et vous savez qu'il est de ces esprits qui comprennent tout, qui par leur lumière embellissent la vie, l'éclairent, la colorent, et lui donnent une véritable valeur. Aussi j'étais au fond d'un abîme obscur depuis que je n'avais plus signe de vie de lui. »
Delphine ne pouvait rester inoccupée et elle se créait pour la journée mille distractions, qui ne lui laissaient pas une minute de liberté ; d'abord elle s'adonnait plus que jamais à la peinture, et chaque jour elle passait de longues heures dans son atelier; puis elle lisait beaucoup et trouvait plaisir à discuter de ses lectures avec Astolphe et Berstœcher; enfin elle s'occupait avec beaucoup de zèle de l'ornementation intérieure du château.
Elle ne négligeait pas la beauté du parc et des parterres; elle aimait les fleurs et voulait toujours en avoir
(i) Cependant le « petit fil renoué » ne le fut pas conîplètement. A partir de ce moment, Koreff espaça de plus en plus ses lettres.