CHAPITRE XXXIII
autour d'elle; non seulement elle jardinait volontiers mais elle plantait des arbres; elle eut même l'aimable pensée de leur donner les noms des personnes qui lui étaient chères. Elle mande à Rahel le 2 janvier 181 7 : « Nous plantons tous nos amis, et vous toute la première. Nous avons donné des noms à une quantité d'arbres et vous êtes auprès d'une petite cascade dans une verte prairie entre Koreff et le comte Flemming. J'appelle cette plantation la métempsycose sentimeniale. »
Enfin la correspondance complétait les occupations de la journée, et le soir arrivait avant que Delphine eût achevé toutes les obligations qu'elle s'était imposées.
Mme de Varnhagen avait bien promis de venir à Fervaques, et Delphine en lui rappelant sa promesse lui raconte la vie qu'elle mène dans son vieux château et les espoirs qui la soutiennent :
« Nous parlons sans cesse de vous, l'idée de vous voir quelque jour ici est comme une petite lumière qui conduirait un voyageur égaré. Lorsque le découragement est prêt à s'emparer du cœur même, la petite lumière se montre, et l'on veut bien du lendemain et des autres jours, pour arriver à celui qui vous ramènera
« Vous savez que vous êtes déjà en arbre établie dans notre jardin; c'est un azérolier, qui embellit le printemps même; vous n'avez pas idée comme cet enfantillage me fait du bien.
« Vous rirez de toutes ces folies, mais vous les comprendrez, car vous comprenez tout : vous dites d'une manière charmante « qu'il ne faudrait pas être seule « lorsqu'on n'est plus jeune. » Au moins faudrait-il être vieille ! Mais on est si longtemps à n'être plus jeune^ sans être vieille, que c'est là ce qu'il y a de plus pénible.
« Ce qui me console, c'est la rapidité de tout; le temps passe avec une promptitude effrayante et malgré la tristesse des jours, on les voit s'évader comme es eaux d'un torrent. Ma solitude ne me déplaît plus tant depuis que les nouvelles de nos amis y arrivent. Notre habitation est très agréable, l'air y est sain et doux...
« Astolphe est mieux d'esprit, et parfaitement de santé; le cher Berstœcher aussi, aux insomnies près; il passe des nuits entières sans dormir; pour moi, ma santé suit les mouvements du cœur, elle est bonne ou mauvaise suivant le courage ou le découragement.
« J'étudie l'allemand, je peins, je soigne l'intérieur du château, et puis je jardine un peu, j'aime les arbres de passion, et les fleurs et les plantes; avec tout cela et les bonnes lettres d'Allemagne, on peut encore vivre... »