‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 279 sur 310 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

riétés, procès, inquiétudes, souffrances, sans le reste.

« Tout cela nous vient d'autant plus mal à propos, que depuis longtemps nous nous réjouissions de l'idée de te voir arriver chez nous au printemps, et de te montrer Fervaques dans son beau. Il devient charmant quand la verdure va toujours son train et, quoique les hommes perdent la tête, la terre fait de son mieux pour réparer nos folies; tu ne nous donnes aucune espérance de te voir, et ce vague me désole; notre pays, quoiqu'il souffre beaucoup, est cependant encore un des meilleurs à habiter, à en juger, du moins, par tout ce qu'on entend dire et tout ce qu'on lit des autres.

« No«s sommes tombés sur une bien malheureuse année, mais encore vaut-il mieux, ce me semble, la passer chez soi qu'ailleurs ! On y dépense bien aussi son argent, mais d'une autre manière. La moisson donne de belles espérances; i! faut de la chaleur et elle vient depuis quelques jours; mais nous avons encore de bien longs mois à n'entendre parler d'autre chose, ce qui finira par hébêter ceux qui ne mourront pas de faim. La moitié des gens de la campagne n'ont pas mangé de pain depuis plusieurs mois; ils se sont nourris cet hiver de farine de pois, dont ils se faisaient de la bouillie, et comme elle vient à renchérir et à manquer même, dans certains endroits, la détresse augmente, et les pauvres mangent du son délayé dans du petit lait; le spectacle de cette misère est bien pénible. Nos Normands, tout Normands qu'ils sont, ont

une vertu bien précieuse aujourd'hui, c'est la patience; ailleurs on se plaindrait davantage, en souffrant moins. Cependant tu peux penser que la faim dispose mal au contentement, et qu'elle ouvre une proie à tous les mauvais conseils et mauvais propos.

« Pour moi personnellement, je n'ai qu'à remercier Dieu, car ma santé se soutient assez bien, et je me fortifie insensiblement; d'ailleurs il me semble qu'aujourd'hui, quand on n'est ni affamé ni ennuyé, on ne peut pas se plaindre, — car se sont les deux maladies qui se partagent le genre humain : l'ennui ronge ceux qui ont quelque chose, et la faim ceux qui n'ont rien.

« Moi je n'ai ni faim ni ennui, je suis donc aussi bien -qu'on puisse être ici-bas.

« La santé de ma mère est bien meilleure que l'année dernière; tu lui trouveras le teint plus clair, plus de forces et plus de vie ; il ne nous manque ici que -quelques gens de plus à aimer.

« Il était bien nécessaire à notre habitation que nous y revinssions un peu; en six ans d'absence, il se sème bien des abus, et il faut jouer le maître après cela pour arracher toute cette mauvaise herbe : je dis jouer, car je ne me persuade jamais que quelque chose m'appartienne sérieusement et je me crois toujours faisant un rôle, quand je remplis ma charge de propriétaire. Je n'ai guère vécu qu'à la fenêtre, et je ne peux croire encore à la réalité du monde. »

Nous savons que depuis plusieurs années le plus grand désir de Mme de Custine était de marier

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