CHAPITRE III
main, suivie de mon petit gendre et de son père. Jamais le cœur ne m'a battu si fort qu'au moment où je l'ai déposée sur le prie-Dieu, où elle allait dire ce fameux oui dont on ne peut plus se dédire quand il est prononcé, telle envie qu'on en ait quelquefois Le mien ne m'avait pas fait tant d'impression... Je ne crois plus au bonheur, aussi j'ai versé un torrent de larmes malgré moi pendant toute la messe.
« Ma Delphine ne pleurait pas, mais sa petite mine était allongée et son mari n'était pas fort assuré non plus; l'évêque leur a fait un discours plein de raison et de sentiment qui a attendri tout le monde. Elzéar a tenu le poêle, et comme il était trop petit, on l'a monté sur la plus grande chaise de la chapelle ; il avait l'air de ces petits anges dans les Amionciations de la Vierge. La cérémonie faite, M. de Custine s'est emparé de ma hlle et moi de son fils, et nous sommes sortis avec le même ordre et la même gravité que nous étions entrés, pour nous rendre dans le salon où nous attendait un très bon déjeuner. Après le déjeuner nous avons descendu dans le jardin : comme nous y arrivions, une foule de bergers et de bergères, avec le bailli à leur tête, sont venus complimenter le marié et la mariée. Chacun a chanté son petit couplet comme dans V Amoureux de quinze ans. C'était tout à fait attendrissant; après quoi nous avons dansé sans façon comme de bonnes gens, avec les ménétriers du village. J'ai ouvert le bal avec M. de Custine le père, et mes enfants, et je t'assure que je n'ai jamais été si légère, ni dansé de si bon cœur;
le bal et les chansons ont duré tout le jour; c'était à mourir de rire. Quand nous avons été las de danser, nous avons joué au pharaon; les hommes ont fait une banque qui nous a amusés jusqu'au souper, c'est-à-dire jusqu'à huit heures du soir ».
Enfin arrive, comme dit Mme de Sabran, « le vrai quart d'heure de Rabelais. »
La mère prend à part le général et lui souffle à l'oreille quelques conseils de circonstance, avec mission de les transmettre à son fils sans plus tarder; toute troublée dans ce rôle délicat, elle rougissait jusqu'aux oreilles et s'embrouillait dans ses explications : « Jamais de ma vie, je n'ai été aussi bête », ajoute-t-elle modestement.
Ces préliminaires terminés, on mène coucher la mariée avec le cérémonial accoutumé : la mère et la fille tremblaient de tous leurs membres et étaient aussi embarrassées l'une que l'autre.
Mme de Sabran termine sa lettre à Boufflers par ces mots :
« Adieu! que ne suis-je à présent à la place de ma fille, et que n'es-tu à la place de mon fils, après en avoir obtenu comme eux la permission en face de l'Eglise, car autrement, c'est une œuvre du démon qui nous met en enfer dans ce monde et dans F autre, comme dit saint Augustin (i).
(i) Les lettres citées dans ce chapitre et qui ne portent pas d'autre indication sont e.xtraites de la Correspondance de Mme de .5a6rrt«, publiée par MM. Pr.\t et M.\gnieu (Pion, 1875.)