CHAPITRE XXXIV
dans le monde, où son esprit lui procurerait mille succès, et surtout l'héritière qu'il convoite. Bien que ses moyens pécuniaires soient toujours des plus modestes, elle se résigne à faire un sacrifice et elle loue pour six mois un petit appartement rue d'Anjou-Saint-Honoré, n° 38 ; elle le fait meubler avec son mobilier, qui, depuis son départ pour l'Allemagne, est resté dans un gardemeuble.
Quelques jours après son arrivée elle écrit à Rahel une lettre mélancolique :
« Le II janvier.
« Oh ! quel cri de joie lorsque votre chère lettre est arrivée ! Et quel débordement de souvenirs et d'amitié après sa lecture! Elle est toujours la même, dit l'un; elle est charmante, dit l'autre; elle viendra nous voir! Mais je le crois, quelle aimable personne! quel dommage de vivre si loin d'elle ! Enfin on ne finissait pas de tout le jour, et à travers tous les embarras de la vie de Paris, qu'on appelle plaisirs, on se cherchait pour répéter la même chose et pour parler de la chère Rahel!
« Vous aussi vous sentez le poids de la vie ! Chaque jour la rend si pesante et nous si faibles, qu'on sent bien que c'est ainsi que cela doit finir. Je vais peu dans le monde; je passe mes soirées chez ma chère princesse (i), que vous avez vue à Francfort, et qui ne vous
(i) La princesse de Vaudémont.
a pas oubliée. Jugez de ce que ce serait si, comme nous, elle avait eu le temps de vous aimer... »
Les espérances que Delphine avait fondées sur son séjour à Paris ne se réalisèrent en aucune façon, et au mois de mai elle repartait pour Fervaques, sans que rien fût changé dans la situation d'Astolphe.
Aussitôt dans le vieux château elle écrit à sa mère :
(I Fervaques, ce 9 mai 1818.
« Je suis arrivée à bon port, ma petite mé, malgré les chemins affreux depuis Bernay. J'ai retrouvé ici l'hiver, je me chauffe et me désole d'avoir quitté le printemps de Paris. Si les chemins ne sèchent pas mieux, tu ferais peut-être bien d'aller jusqu'à Lisieux, lorsque tu viendras, mais dans la belle saison tous les chemins sont bons, et nous n'avons pas encore ici la belle saison.
« Le bélier est arrivé à bon port et sans la moindre fatigue; il m'a reconnu, il se porte à merveille, il me suit comme un chien. Je l'ai nommé d'Orléans. On sait son arrivée dans le pays, son origine, et de qui il me vient; ou accourt de tous côtés pour le voir; il ne lui manque qu'une chose, c'est une compagne; celle qu'on m'avait promise arrivera sûrement, mais elle sera trop vieille pour lui, elle a dix-huit mois. Conte à Mme de Vaudémont toutes mes doléances à cet égard, et si la chère et bonne princesse pouvait y être sensible et me donner une brebis de l'âge du bélier, je serais au comble de la joie. Dis-lui que grâce à elle je suis devenue ber-