CHAPITRE XXXIV
« Fervaques, ce 3 juin 1818.
Par Lisieux, département du Calvados et non pas de l'Orne, comme tu mets toujours.
« Je suis bien aise qu'enfin tu aies reçu nos lettres, ma petite mé, et je m'empresse de répondre à ta longue lettre qui assurément ne paraît pas telle, car elle est charmante. Astolphe est revenu de son petit voyage, ce n'était nullement pour courir après une belle, c'était tout bonnement pour s'enivrer d'air, de solitude et d'odeur du printemps, il s'en est donné d'importance. Sa santé s'en est bien trouvée. Il est revenu très bien et très content.
« Je suis désolée pour nos projets de mariage ; le vieux voisin qui pouvait nous aider dans tout cela est mourant, et nous ne voyons aucune issue qui puisse nous conduire jusqu'à cette belle. Les renseignements généraux sont superbes : quarante mille livres de rente le jour de son mariage. Elle ne se mariera pas avant dix-huit ans, et elle les aura au mois d'octobre prochain ; elle refuse tous les partis qu'on propose disant qu'elle veut les connaître, afin de choisir ce qui lui conviendrait. Nous disons de même, mais comment se voir, oii rencontrer une pareille merveille? C'est ce que je ne sais pas, à moins que Mme de Vaudémont, en s'en allant d'ici, n'aille comme l'année dernière chez la tante de Mlle de Mou. . . et n'emmène Astolphe ; mais cela est encore bien éloigné et j'ai peur que d'autres ne soient plus fins que nous. Si au moins la demoiselle pouvait avoir l'oreille
frappée de nous, sans même parler de nos idées, mais; quelqu'un qui ferait des éloges d'Astolphe de manière à donner à la jeune personne l'envie de le connaître. Quel dommage que Mme Dubourre soit si bavarde,, ayant habité Rouen si longtemps, elle doit connaître tout cela; en conversant au moins serait-il possible de tirer d'elle quelques renseignements. Fais de cette idée ce que tu voudras, avec adresse, comme de raison,, et discrétion. Ne serait-il donc pas possible de connaître d'autres personnes de Rouen? Le mariage est juste ce qu'il nous faudrait. On dit la demoiselle fort bien et élevée à merveille. Elle a des propriétés à trois lieuesde chez nous, mais elle n'y va pas; ce sont des herbages,, des fermes.
« Toutes mes bêtes se portent bien, j'ai encore un veau depuis hier et mon bélier est superbe. Comment^, la princesse ne s'attendrit pas sur sa solitude! Je ne la reconnais pas là, je m'en repose sur toi pour saisir le moment favorable pour l'attendrir. Adieu, ma petite mé. M. de Quitry qui est ici se met à tes pieds, il est toujours le même, bon et fou...
« Adieu, je n'ai de nouvelles de personne, les absents ont toujours tort dans notre cher pays ; c'est pourquoi tâche donc, ma petite mé, d'être bientôt présente ici en personne, car pour en idée il y a longtemps que tu y esétablie. »
Le printemps, l'été, l'automne de 1 8 19 se passent comme d'habitude, Delphine estàFervaques, cherchant toujours à marier Astolphe, mais sans succès.