‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 290 sur 310 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

que depuis que nous étions si malheureux, M. de Ch... penserait plus à nous et trouverait un moyen, en occupant Astolphe, de le distraire de sa profonde et si juste douleur; mais rien n'a le pouvoir de le forcer à penser à ses amis.... »

Tout commentaire ne pourrait qu'affaiblir ce triste document !

René avait fait espérer sa visite à Fervaques au mois de novembre et Mme de Custine l'attendait chaque jour. Enfin une lettre arrive annonçant que le ministre s'arrache à un écrasant labeur et qu'il arrive. A ce moment il est follement épris de Mme de C..., car malgré ses cinquante-cinq ans il aime comme un étudiant. Comment résister au plaisir de passer une nuit dans les bras d'une jeune et belle maîtresse. C'est Delphine qui fournira l'occasion et le prétexte de l'amoureuse rencontre. Comme il faut au ministre des Affaires étrangères un alibi, qu'il ne peut vraiment partir sans laisser d'adresse au moment des plus graves incidents de la guerre d'Espagne, il annonce ouvertement qu'il est surmené et qu'il va se reposer quelques jours à Fervaques chez sa vieille amie. Rien de plus naturel et de moins répréhensible. Pour mieux jouer la comédie il prévient même Delphine de son arrivée. Puis il part, mais au lieu de prendre la route de Lisieux, il se dirige vers Dieppe en compagnie de la maîtresse adorée. Quant à Delphine, elle reçoit une lettre désolée de son Génie : il accourait vers elle plein de joie lorsqu'un fatal accident a réduit à néant tous ses

projets : sa voiture a cassé; pendant qu'on la réparait, un envoyé du ministère est arrivé; on le réclamait à Paris, il a fallu renoncer à la douce réunion dont il se promettait tant de bonheur.

« Croiriez-vous que je ne suis pas découragé, ajoutet-il hypocritement, et que malgré la mésaventure, si vous prolongez votre séjour à Lisieux, je ne renonce pas à aller vous voir. »

Il projetait probablement déjà une nouvelle escapade avec Mme de C... et Delphine devait encore tenir le rôle modeste de chandelier.

Cependant il ne semble pas qu'elle fut dupe de cette comédie autant que son ami l'espérait; il y eut des racontars qui arrivèrent jusqu'à Fervaques; Delphine se plaignit, car le Génie lui écrit encore le 2 décembre :

« Vous me faites une histoire dans votre dernier billet, que tout le monde a faite ici. Cela n'a pas le sens commun... J'allais à Fervaques, j'étais prêt à vous voir, lorsque j'ai été rappelé, et pour avoir seulement quitté Paris vingt-quatre heures, j'ai trouvé mille contes à un ou à deux, et politiques en l'air, comme si les premiers étaient de mon âge...

« Eh bien, croiriez-vous que malgré toutes vos injustices et les bavardages publics, je rêve encore de faire dans ce moment même une course à Fervaques? Je ne le pourrai probablement pas, mais je ne puis me départir de ma douce chimère (i). »

(l) Voir Trois a7nies de Chateaubriand, par M. André Beaunier, p. 175, 176, 177. Charpentier, 1910.

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