‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 31 sur 310 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

dans leurs yeux. Toute la matinée, en dehors de l'heure du bain, est consacrée à la promenade; l'après-midi on fait une lecture en commun et, le soir, « les deux petits tourtereaux vont chez eux roucouler leurs amours » .

Puis l'on fait quelques excursions. L'une, entre autres, l'ascension du ballon d'Alsace, enthousiasme Mme de Sabran.

Le premier jour, les trois voyageurs vont coucher à Saint-Maurice dans une jolie petite auberge où on leur donne d'excellentes truites. Puis après avoir dormi quelques heures, nos ascensionnistes se lèvent à une heure du matin et commencent à gravir la montagne par un magnifique clair de lune. La beauté de la nuit et la splendeur du paysage inspirent à Mme de Sabran des réflexions philosophiques, et elle ne peut se défendre de les communiquer au chevalier :

« 2 septembre 1787.

« Cette lumière incertaine qui éclairait le monde assoupi et qui nous laissait voir tantôt des précipices, tantôt le sommet riant des montagnes et le toit de quelques chalets éloignés les uns des autres, faisait passer dans notre âme un calme que je n'y avais jamais senti...

« Je m'asseyais de temps en temps sur la mousse pour me livrer tout entière âmes réflexions, tandis que mes deux enfants cheminaient devant, bien plus occupés, comme de raison, d'amour que de philosophie; chaque chose a son temps. On ne peut pas savoir

au printemps ce qui se passera à l'été, l'automne et l'hiver. A leur âge, on ne voit que des fleurs; on ne pense pas à ce qu'elles dureront ; on ne pense pas qu'elles peuvent avoir des épines ! »

A trois heures du matin, on était arrivé au sommet; mais le froid était des plus vifs et le vent qui soufflait avec rage le rendait insupportable :

« Mes deux petits amants s'assirent l'un contre l'autre et, si près, si près, à l'abri de l'amour, qu'ils se réchauffèrent facilement; mais moi, pauvre veuve, je grelottais dans mon petit coin, et j'en vins à un tel point de souffrance que, n'y pouvant plus tenir, je m'occupais à ramasser des branches sèches et à couper tous les buisspns pour tâcher d'en allumer du feu, ce qui me donna une peine incroyable.

« Pendant ce temps la belle aurore préparait l'arrivée du soleil...; insensiblement il parut à nos yeux comme un globe de feu, d'où s'échappa en peu d'instants un foyer de lumière que l'œil ne pouvait plus fixer, et devant lequel j'étais tentée de me prosterner d'admiration. On n'a pas idée de ce spectacle, quand on ne Ta vu que de la plaine, et je me sais bien bon gré de m'être donné un peu de peine pour me procurer un si grand plaisir. »

La cure à Plombières terminée, Mme de Sabran retourne à Anisy avec ses enfants. Elle y mène une vie charmante auprès de l'évêque et elle jouit au delà de tout du bonheur que lui donnent ses deux amoureux. Elle fait avec eux des promenades qui l'enchantent

Page 1