‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 32 sur 310 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

et elle prend part discrètement à leur joie : c'est une belle-mère idéale :

« 29 octobre 1787.

« Nous avons commencé par faire plus d'une lieue ce matin à travers les bois et les prairies. Mes deux fils bondissaient comme deux petits chevreaux : ils sautaient les fossés et les ruisseaux à l'envi l'un de l'autre ; mais leur succès leur a fait perdre la carte et ils ont fini par nous perdre et par nous embourber, comme tu sais que ça arrive souvent dans les environs d'Anisy. Pour nous en consoler, nous avons dîné de fort bon appétit et fait des chansons après, d'un genre tout neuf. Leur gaîté m'électrise et je n'ai pas le courage de les ennuyer de ma tristesse : c'est la seule dissimulation que je me permets avec eux, et le désir de leur plaire et de les rendre heureux me la rend facile : il est vrai que je finis par y trouver mon compte. »

Le jeune ménage est si tendrement uni que la seule pensée d'une séparation, si courte soit-elle, lui paraît insupportable. Au mois de novembre, Armand est obligé d'aller passer quelques jours à Paris pour des affaires d'intérêt, Delphine est dans les larmes.

Faisant un rapprochement douloureux avec sa propre situation, Mme de Sabran écrit :

« Elle était si triste, cette pauvre petite femme, qu'elle m'a fait pleurer avec elle; et pourquoi ? parce qu'elle ne verra pas son mari de quatre jours ! Quelle

douce affliction et quel bonheur de n'avoir à pleurer qu'une absence de quatre jours et à la distance de vingt-cinq lieues ! »

Cependant Delphine commence à s'inquiéter de ne pas avoir encore d'espérances de famille et elle imagine d'entreprendre un voyage au sanctuaire vénéré de Notre-Dame de Liesse, qui jouit dans tout le pays d'une réputation méritée, et dont elle a entendu vanter les vertus spéciales. Elle endoctrine sa mère, elle persuade son mari et tout le monde cède en riant à la fantaisie de l'aimable jeune femme.

« Anisy, i" novembre 1787.

« Je me sens gaie et alerte au point d'entreprendre un petit voyage, pour complaire à mes enfants qui font de moi tout ce qu'ils veulent, et qui sera le voyage du monde le plus comique. C'est un pèlerinage à Notre- Dame de Liesse. Ma petite dévote y a bien son intérêt : elle a lu dans quelque vieille chronique que des Reines y avaient été pour trouver le secret d'avoir des enfants, et, malgré sa belle jeunesse et tout l'amour de son mari, elle croit avoir besoin de cette ressource parce qu'après trois mois de mariage elle n'est pas encore grosse; cette folie nous a fort divertis et nous comptons partir tous samedi à pied, suivis d'un âne pour porter nos bagages. Nous irons coucher à Laon pour la première journée, et nous dînerons en chemin dans quelque prairie au bord d'un clair ruisseau, suivant notre usage. Le lendemain, nous en ferons tout autant pour aller

Page 1