CHAPITRE IV
coucher à Liesse. Nous y resterons un jour et une nuit, car c'est sur cette nuit que je compte pour me faire grand'mère clans le moment de la ferveur, et nous nous en reviendrons également à pied comme de vrais pèlerins, riant, chantant, etc. »
Malheureusement, le temps vient contrarier tous ces beaux projets. A peine à une demi-lieue d'Anisy, le vent et les averses commencent ; pendant quatre heures les malheureux pèlerins reçoivent la pluie sur le dos et ils arrivent à Laon trempés jusqu'aux os.
Cette mésaventure calme leur beau zèle; ils se décident malgré les protestations de Delphine à faire le reste de la route en voiture; puis, arrivés à Liesse, ils se bornent à entendre la messe et à y visiter toutes les reliques, le trésor, etc.
Et cependant, prodigieux effet de la foi, bien que les pèlerins n'aient que fort incomplètement accompli leur vteu, et qu'ils n'aient pas passé à Liesse cette nuit de bénédiction sur laquelle comptait si bien Mme de Sabran, quelques mois après Delphine pouvait triomphalement annoncer sa grossesse.
Enfin il fallut se décider à quitter Anisy et à rentrer à Paris. Ce n'était un plaisir pour personne. Mme de Sabran en était encore plus affligée que ses enfants. A peine installée, elle épanche ses doléances dans le cœur du chevalier et lui dépeint avec tristesse le vide et la vanité de sa vie. On ne dirait pas mieux aujourd'hui :
u Novembre i 787.
« C'est une vie bien étrange que celle que l'on mène à Paris! Je ne saurais m'y faire; toujours courir, toujours aller chercher des gens qui ne se soucient pas plus de vous que vous ne vous souciez d'eux ; toujours répéter les mêmes phrases, jamais ne paraître ce qu'on est, jamais ne dire ce qu'on pense ; cette contrainte et cet échafaudage me tuent. Je ne saurais être autre que je suis et je sens qu'il faudrait être autrement. »
Mais ce n'est pas encore là le pire; à peine arrivée, Mme de Sabran doit se conformer à l'usage et présenter les jeunes mariés à toutes ses relations; cette corvée lui est odieuse, mais comment l'éviter?
a Je me dispose à faire ce soir cent et une visites, parée comme une châsse, avec mes deux petits tourtereaux qui en sont aussi fatigués que moi. C'est l'usage, ainsi il faut bien s'y résigner (i). »
L'année 1787 est peut-être la dernière année heureuse que vécut Mme de Sabran. Certes elle eut encore des joies, mais précaires et mêlées à de tels tourments, à des angoisses si atroces, que sa vie, pendant des années, ne fut plus qu'un long martyre.
Quant au jeune ménage de Custine, son sort fut plus funeste encore : on peut dire, en vérité, que l'idylle est déjà terminée et que le drame commence.
(i) Les lettres citées dans ce chapitre sont extraites de la Correspondance de Mme de Sabran, par MM. Pr.\t et Mag.nieu.