‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 36 sur 310 · CHAPITRE V 6i · texte numérisé non relu

CHAPITRE V 6i

« Du 20 août 1789.

« Mon Dieu! ma bonne mère, qu'il est triste de renoncer à l'espérance de vous voir ici; j'avoue que cette idée-là m'était si douce que je ne peux pas croire encore que vous vouliez changer vos premiers projets, mais je vois que vous mourez d'envie d'aller en Suisse, qye je vous contrarierais d'insister davantage. Je ne dirai donc plus rien, sinon que je suis bien triste de voir que les sollicitations de la comtesse Auguste et du chevalier de Boufflers l'emportent sur les miennes.

« Au moins promettez-moi une chose, mais promettezla-moi d'une manière sacrée^ c'est que vous viendrez me rejoindre à Niederviller vers le commencement d'octobre. Il faut que vous me promettiez cela, car sinon je serai bien malheureuse.

« Vous savez sûrement le malheur de l'abbé Gibelin (i) : la suppression des dîmes le ruine entièrement, elle anéantit son prieuré; véritablement, cela est affreux. Mon Dieu, que je le plains, qu'il doit être malheureux ! on ne peut pas s'attendre à des revers aussi cruels.

(( Gaston va bien à présent, il a été un peu malade pour les dents, vous le trouverez maigri. Pour moi, je soufïre toujours, il n'y a point encore de diminution à mes maux de cœur,

« Adieu, ma bonne mère. Le grand fils vous embrasse

(i) L'abbé Gibelin était un grand ami de la famille de Custine et nous le verrons lui rester attaché jusqu'à son dernier jour.

de tout son cœur. Il vous aime bien tendrement ainsi que votre bonne Delphine. »

Mme de Sabran promit à sa fille de revenir en octobre, et elle partit avec Elzéar pour la Suisse. Ils visitèrent Baie, Zurich, traversèrent le Saint-Gothard, puis revinrent à Berne.

Toutes les lettres de Delphine pressaient instamment sa mère de revenir le plus tôt possible à Niederviller. Boufflers trouvait cette demande déraisonnable et il conseillait très sacrement à Mme de Sabran de rester en Suisse et d'y faire venir sa fille. Les émeutes dans les provinces devenaient en effet de plus en plus fréquentes, on pillait les châteaux, on assassinait à l'occasion leurs propriétaires, et la sécurité publique était partout très précaire :

« Je ne conçois pas la démence impérieuse de ta bonne grosse Delphine, écrivait le chevalier, de vouloir que tu viennes à elle, dans un pays où, d'un moment à l'autre, il peut arriver du train, au lieu d'aller te trouver chez tes bons Suisses qui t'ont sûrement déjà prise en amitié. »

Mme de Sabran partageait certes cet avis et elle appréhendait un retour qui l'exposait à bien des dangers, mais quand il s'agissait de ses enfants, aucune autre considération n'existait plus pour elle; elle le dit de façon touchante :

« Malgré mes tristes pressentiments et la conviction où je suis que d'ici à très peu de temps il se passera des choses épouvantables en France et à Paris, je quitte la

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