CHAPITRE V
Suisse et je la quitte avec autant de peine que si je quittais le port au milieu d'un orage pour aller m'exposer à la tempête.
« Mais Delphine n'a qu'un cri après moi, je voulais l'engager à venir ici ; tout l'effraie, le chemin, sa grossesse, son enfant, et les Suisses, peut-être! si bien que je sens qu'il m'est impossible de ne pas payer encore une fois de ma personne. Je n'ai pas le courage de l'afflio-er, ni de vivre loin d'elle. Sans cela nous resterions chacune où nous sommes en attendant l'accomplissement de mes tristes prédictions, ce qui serait fort raisonnable, mais par cela même au-dessus de mes forces, car je n'entends rien à tous les calculs de la prudence humaine quand il s'agit de ce qui m'est cher. »
Donc elle partit avec Elzéar et alla retrouver sa fille à Niederviller.
Les nouvelles que Mme de Sabran recevait de Paris étaient bien de nature à justifier ses appréhensions, et à redoubler ses larmes. Après la nuit du 4 août où a eu lieu la suppression des privilèges, l'émigration commence : le comte d'Artois, les princes de la maison de Condé quittent la France, et ils trouvent de nombreux imitateurs. Le i" octobre le Roi refuse de sanctionner les premiers articles de la Constitution; le 5 octobre la populace marche sur Versailles, force l'entrée du château, massacre les gardes, et oblige le Roi, la Reine et le Dauphin à rentrer dans la capitale où ils sont gardés à vue aux Tuileries.
Les couches de Delphine eurent lieu au mois de janvier 1790. Le chevalier en est informé par une charmante lettre de son amie :
« Il faut que je te dise que ma bonne grosse mère vient d'accoucher d'un fort joli petit garçon que j'ai reçu dans mon tablier (comme disent les bonnes femmes) et que j'ai bien baisé après qu'il a eu fait sa toilette. Cet événement a mis tout le village en mouvement et ma grande maternité a été annoncée au bruit du canon à plus de deux lieues à la ronde. Plus de cent cinquante paysans commandés par le capitaine Pédre, le fusil sur l'épaule, sont venus me prendre avec toute la gravité requise pour me conduire à l'église avec l'enfant. Deux files se sont formées aussitôt par les ordres du capitaine, qui est notre La Fayette d'ici, et qui a, pour le moins, autant de talent que lui. Alors nous nous sommes mis en marche. Un vent épouvantable qui semblait conspirer contre nous emportait les chapeaux, faisait voler mes jupons, et me renvoyait dans les yeux et les oreilles tout le feu et la fumée de la plus imposante artillerie de l'univers; mais ces malins aquilons ont été déconcertés; ils n'ont servi qu'à faire briller davantage l'adresse de tous ces braves gens et leur bonne volonté. Une commère hahillarde était à mes côtés c'est l'usage et le titre qu'on donne à une femme chargée de jeter des bonbons à tous les petits enfants. Elle s'est si bien acquittée de son emploi que j'ai vu le moment où le père, l'enfant, le parrain, la marraine, le capitaine et toute la troupe allaient être culbutés les uns par-