CHAPITRE V
dessus les autres sans avoir pu parvenir à faire un petit chrétien.
« Enfin, à force de manœuvres savantes de notre habile capitaine, nous sommes arrivés au terme de nos travaux. Le plus grand ordre s'est rétabli à la première marche de l'église : les cloches ont fait entendre leurs voix argentines; le serpent de la paroisse, l'orgue, les hautbois et les cors se disputaient à l'envi à qui ferait le plus de vacarme; et le curé et le maître d'école ont baptisé mon pauvre filleul, si en conscience et avec tant de sel et d'eau qu'il a vomi comme un malheureux sur tous les curieux, et gagné une fluxion à l'œil qui le rend borgne pour le moment. Je lui ai donné le nom d'Astolphe, afin qu'il aille un jour comme son patron nous chercher dans la lune quelques fioles de bon sens.
« A l'imao-e des honorables membres de ton auouste Assemblée, la cérémonie faite, chacun est revenu chez soi. J'étais si touchée du bon cœur de ces pauvres paysans dans un moment où tant d'autres ne prennent les armes que pour brûler un château et assassiner leur seigneur, que j'avais toutes les peines du monde à m'empêcher de pleurer. Que celui qui imagina le premier de détruire ces rapports si naturels de la misère avec l'opulence, de la faiblesse avec la force, et ce troc si juste et si doux de la reconnaissance avec les bienfaits, soit en exécration dans la mémoire des hommes! »
Delphine, en fidèle adepte des principes de Rousseau, voulut absolument nourrir Astolphe, et comme
sa santé était excellente, on ne s'y opposa pas.
Malgré son ardent désir de retourner auprès du chevalier, Mme de Sabran ne pouvait se décider à rentrer dans la capitale ; elle resta à Niederviller jusqu'au mois de juin. De là elle suivait avec anxiété les événements qui se déroulaient à Paris, les réformes de la Constituante qui bouleversaient toute l'organisation sociale de la France, les troubles profonds qui agitaient le pays, et elle ne cachait pas à Bouffiers, qui était resté si longtemps plein d'illusions, combien ses inquiétudes éaient vives.
Elle lui écrivait le 14 mai :
« Tu commences donc à t'apercevoir que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles! et à te douter qu'il y a des monstres dans les villes comme dans les forêts! Nous ne sommes pas au bout, mon enfant, et tout ce que nous avons lu dans l'histoire des temps les plus barbares n'approchera jamais de ce que nous sommes destinés à éprouver. Tous les freins qui devaient contenir la multitude sont brisés maintenant, elle profitera de la liberté dont on veut la faire jouir pour nous égorger tous, non pas dans une Saint-Barthélémy, mais dans dix mille. Je frémis en pensant que tu es au milieu de ce gouffre, et que, d'un moment à l'autre, je peux t'y voir englouti. »
Au mois de juin Mme de Sabran quitte Niederviller avec Elzéar pour aller faire sa saison à Plombières. Elle écrit le 1 1 juin :