CHAPITRE PREMIER
toute son enfance et sa première jeunesse, puis elle revint, rue des Vieilles-Haudriettes, auprès de sa grand'mère; mais elle menait chez l'aïeule une existence austère qui ne laissait place à aucun amusement. Elle rappelait plus tard à son fils combien à cette époque la vie lui était pénible et difficile :
« A quinze ans, mon ami, il m'a fallu soigner un père qui m'aimait tendrement; il était malade et avait besoin de mes soins. J'étais avec une grand'mère qui fit l'impossible pour m'empècher d'aller avec lui à des eaux qu'on lui avait conseillées à cent lieues de Paris, sous prétexte que j'étais jeune et jolie, que mon père pouvait venir à mourir en chemin, que je serais trop exposée aux eaux oii il y avait tant de monde, et puis ceci, et puis cela, et les causeries, et les avis de chacun, qu'un voyage semblable nuirait à mon établissement; dans ce temps la pédanterie était à son dernier période. Je me mourais, combattue entre tant de volontés contraires, mais la nature parla et pour la première fois je résistai à la volonté absolue de ma grand'mère, et je conduisis mon trop malheureux père aux eaux. Il pensa y mourir, mes soins prolongèrent sa vie et ce souvenir est encore doux à mon cœur. »
On voit par cet exemple combien la jeune fille avait à souffrir de l'austérité de son aïeule; elle était disposée à tout accepter pour échapper à un joug insupportable.
Quand on lui présenta en 1769 le comte de Sabran, d'une illustre origine, couvert de gloire, mais peu for-
tuné et plus âgé qu'elle de quelque cinquante ans, elle trouva le parti fort convenable et ne fit aucune objection.
Elle devint donc la comtesse de Sabran et vécut heureuse pendant quelques années avec son vieux mari; il eut même la délicatesse de lui donner deux enfants, Delphine en 1770, Elzéar le 18 mai 1774.
Puis, estimant sans doute qu'il avait rempli tous ses devoirs vis-à-vis de sa jeune femme, le glorieux marin succomba à une attaque d'apoplexie pendant les fêtes du couronnement, le 11 juin 1775; il était âgé de soixante-quinze ans.
Mme de Sabran restait donc veuve à vingt-cinq ans avec la lourde charge d'élever deux enfants. Ce n'était pas une sinécure. Si Delphine jouissait d'une bonne santé, Elzéar était venu au monde à demi mort et il resta toujours très délicat; sa mère ne put l'élever qu'à force de soins. Mais, hélas! elle n'avait pas seulement à fortifier le côté physique. Le vieillard, auquel ces deux enfants devaient la vie, leur avait transmis un sang si appauvri que tous deux manquaient complètement d'équilibre moral, et que durant toute leur existence ils eurent à en souffrir cruellement.
Il ne faudra donc pas nous étonner si nous les voyons souvent sujets à des états nerveux inexplicables, à de véritables crises morbides, qu'ils devaient sûrement à la fatalité de leur naissance, et dont ils n'étaient, en toute justice, nullement responsables.
Mme de Sabran, qui avait été l'épouse fort digne d'un