CHAPITRE VI
sympathique au jeune vicomte, M. de Malesherbes, malgré sa brusquerie et sa rudesse, le charmait. Il écrivait de lui :
« M. de Malesherbes se plaisait au milieu de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Maintes fois, au commencement de la Révolution, je l'ai vu arriver chez Mme de Rosambo, tout échauffé de politique, jeter sa perruque, se coucher sur le tapis de la chambre de ma belle-sœur, et s'y laisser lutiner avec un tapage affreux par les enfants ameutés... et c'aurait été du reste un homme assez vulgaire dans ses manières... mais à la première phrase qui sortait de sa bouche, on sentait l'homme d'un vieux nom et le magistrat supérieur; il était plein de science, de probité et de courage; mais bouillant, passionné, au point qu'il me disait un jour en parlant de Condorcet : « Cet homme a été mon ami! aujourd'hui je ne me ferais aucun scrupule de le tuer comme un chien. »
La comtesse Alex, Delphine, Mme de Chateaubriand vivaient dans la plus étroite intimité ; ces trois têtes folles dont la plus âgée avait bien vingt ans, ne rêvaient que de parties de plaisir, de bals, de fêtes; elles se voyaient sans cesse, le matin, dans la journée, le soir; elles se réunissaient à tout propos, ce n'étaient que parties arrangées, promenades dans les environs avec d'aimables jeunes gens, soupers joyeux chez l'une ou chez l'autre.
Bien que ces relations n'eussent rien de répréhensible, cette existence n'en était pas moins inquiétante
pour une jeune femme de vingt ans. Quand son mari, de plus en plus délaissé, critiquait cette vie par trop frivole, Delphine lui prouvait aisément que ses plaintes étaient chimériques et n'avaient aucune raison d'être.
Et cependant les exemples donnés par les amies de Delphine étaient bien de nature à inspirer quelques préoccupations.
La comtesse Alex en particulier est de son temps et ne se montre pas plus farouche que l'époque ne le comporte. Elle a inspiré simultanément deux grandes passions, l'une à Victor de X... (i), l'autre à M. d'Esterno; certes, elle reste fermement attachée à ses devoirs d'épouse, mais elle ne s'oppose pas cependant à ce qu'on lui rende des soins.
Victor de X... et M. d'Esterno sont, du reste, des amis intimes, et ils n'ignorent rien de leur rivalité.
Bien entendu, Mme de Custine et Mme de Chateaubriand sont au courant des intrigues de leur amie, elles les favorisent de leur mieux; Mme de Custine est même devenue la confidente attitrée de Victor de X... et, flattée de cette preuve de confiance, elle s'acquitte de ce rôle dangereux, s'il en fut, avec un zèle des plus louables. A tout propos Victor, désespéré des rigueurs de la comtesse Alex, vient raconter à Delphine ses chagrins et chercher auprès d'elle les consolations de l'amitié. La jeune femme l'a surnommé
(i) Nous avons tout lieu de croire que Victor de X... était le prince Victor de Broglie, un des fils du maréchal, mais nous n'en avons pas la certitude.