‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 44 sur 310 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

en riant le Troubadour et le nom lui est si bien resté qu'on n'en trouve pas d'autre dans la correspondance (i).

Ces agréables relations duraient déjà depuis quelques mois, quand la comtesse Alex prit le parti de quitter momentanément la France et d'aller s'établir à Bruxelles, auprès de son père. On pense bien que le Troubadour trouva facilement un prétexte pour suivre sa Dulcinée; quant à M. d'Esterno, craignant, non sans raison, d'être distancé s'il restait à Paris, il prit aussi la route de Bruxelles.

Si ces départs successifs, qui la privaient de sa société journalière, furent un gros chagrin pour Delphine, en revanche ils causèrent une vive satisfaction à Armand de Custine et à Mme de Sabran.

Delphine resta donc seule à Paris, privée de ses amis, mais il lui restait la ressource d'écrire, et elle en profita de son mieux.

Pour donner plus de piquant à leur correspondance, le Troubadour et sa confidente avaient résolu d'en faire mystère à la comtesse Alex. C'était déjà une petite perfidie, mais Delphine n'y regardait pas de si près, et puis une confidente n'a-t-elle pas bien des droits, et quel inconvénient cela pouvait-il avoir puisqu'elle était bien résolue à ne pas sortir de son rôle? Et cependant

(i) Comme la manie de l'époque est de donner des surnoms, les trois amis ont baptisé la comtesse Alex la Rose Pompon ou la Frivolité, et nous la verrons souvent ainsi désignée au cours de ce récit.

en lisant les lettres échangées, on est très vite persuadé que Mme de Custine ne demandait qu'à se transformer en consolatrice et qu'au fond de l'âme elle éprouvait un grand dépit de n'être pas l'objet unique des attentions du Troubadour .

En 1791, la situation de la France s'aggravait tous les jours et inspirait aux esprits perspicaces des appréhensions de plus en plus vives. Mme de Sabran, qui prévoyait les événements avec une clairvoyance étonnante, se serait déjà éloignée depuis longtemps si elle n'avait été retenue par la crainte d'abandonner sa fille. Tant qu'elle restait à Paris, elle pouvait espérer par son affection, ses conseils, son tact, ramener la concorde dans le ménage, et faire cesser ce qui n'était encore qu'un déplorable malentendu.

Mais elle absente, quelle influence Delphine allaitelle subir? qu'allait-il advenir de ces deux enfants, qui venaient à peine de fonder une famille et qui déjà se trouvaient moralement séparés? C'était là pour Mme de Sabran la plus douloureuse des préoccupations, et son cœur saignait à la pensée de ce bonheur qu'elle avait si savamment édifié et qui bientôt peut-être ne serait qu'une ruine.

Si au moins elle avait pu confier sa fille à une amie sûre? Mais, hélas! celles qui auraient pu lui inspirer confiance avaient déjà pris la route de l'exil. Elle n'avait plus personne à qui recommander Delphine, personne qui pût la conseiller, la diriger et au besoin la préserver des chutes irréparables.

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