CHAPITRE VII
tion à laquelle on ne s'attend pas au premier abord. Il existe entre Delphine et Elzéar une intimité extrême, des plus rares ; ils n'ont pas de secrets l'un pour l'autre, et bien qu' Elzéar soit encore presque un enfant, il possède sur sa sœur une influence considérable, une véritable autorité. Les lettres de Delphine sont un tissu de confidences extraordinaires ; non seulement elle met son frère au courant des moindres détails de son existence, non seulement elle lui raconte tous les secrets de son ménage, même les plus intimes, mais elle pousse la confiance jusqu'à lui envoyer ponctuellement la copie des lettres de ses adorateurs. Il est pour elle plus peutêtre encore qu'un confesseur, elle lui dévoile tous les replis de son âme. C'est stupéfiant, mais c'est ainsi.
Donc Elzéar s'acquitte à son passage à Bruxelles des commissions dont il a été chargé, et il transmet à sa sœur les remerciements de la comtesse Alex qui a trouvé le portrait de son amie fort ressemblant et le bonnet délicieux. Quant au Troubadour, Elzéar ne peut dissimuler que l'exil l'a fort éprouvé, qu'il est « pâle, triste et changé ».
Cette nouvelle a le don de chagriner si fort la tendre Delphine qu'elle en avoue ses sentiments secrets :
« Il est donc réellement malheureux ! Dieu ! que cette idée m'afflige; moque-toi de moi tant que tu voudras, mais je l'aime plus que jamais, ma solitude a nourri ma folie... j'aime tout ce qui lui est cher, même la comtesse Alex; tu me trouves trop bonne; tu me voudrais un peu plus d'amour-propre! moi je suis bien loin de pen-
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ser comme toi, car il me semble que pour bien aimer, il faut se mettre absolument de côté et ne vivre que pour celui qu'on aime. »
Donc, vis-à-vis de son frère, Delphine dépouille avec désinvolture son rôle de confidente et se pose nettement en amoureuse du Troubadour. Elle va plus loin, elle pousse l'inconscience et l'enfantillage jusqu'à reprocher à ses amis une duplicité dont elle était seule coupable. « Je les crois fort bien ensemble, à mes dépens, écrit-elle; il est affreux d'avoir à se plaindre de ses amis, surtout quand on les aime toujours malgré leurs torts. » Elle ajoute amèrement : « Ce qu'il y a de fort clair encore, c'est que ta pauvre sœur ne sera jamais ni heureuse, ni aimée. »
Ce qu'il y avait de plus clair encore, c'est que Delphine ne savait même plus dissimuler le dépit qu'elle éprouvait de l'indifférence du Troubadour, si blessante pour son amour-propre.
La vie que la jeune femme menait à Paris n'était pas de nature à la distraire et à changer le cours de ses pensées ; elle vivait dans un isolement presque complet, ne voyant guère que son mari, avec lequel la désunion persistait plus que jamais, le chevalier de Boufflers et quelques rares amis.
Delphine raconte à son frère la tristesse de sa situation :
« Me voilà entièrement abandonnée à la Providence ; ma position est bien faite pour former au courage et à la résignation. Jusqu'à présent je suis triste comme un