CHAPITRE VII
bonnet de nuit. Je passe ma journée à mon piano, à chanter des romances tristes, les plus noires que j'aie pu trouver. Voilà mes plaisirs ! »
Elle va se trouver encore plus seule, plus isolée : Mme de Chateaubriand, la seule amie qui lui reste, quitte Paris à son tour ; elle va passer l'été à Malesherbes avec son mari et son père. Quant à Armand, il vient sur sa demande d'être attaché, comme aide de camp, au général Lûckner et il va partir incessamment pour l'armée du Rhin : « Je serai ermite par force, écrit la jeune femme, pas par vocation. Ce sera à devenir muette ! »
Heureusement le chevalier de Bouffîers est son proche voisin et elle va souvent lui rendre visite avec son fils Gaston. Un jour il lui arrive même une plaisante aventure :
« Il faut que je te raconte, pour te faire rire, un tour de Gaston. J'ai été hier le promener chez le chevalier de Boufflers. J'étais toute seule, sans laquais. En passant devant le grenadier qui monte la garde chez M. de La Fayette (i), il m'a tiré la main en criant qu'il voulait embrasser le grenadier, moi cherchant tout bas à le détourner de cette incroyable fantaisie, tout le monde me regardant et s'arrètant. Juge de mon embarras, et
(i) Mme de Custine habitait rue de Bourbon (maintenant rue de Lille), en face de l'hôtel du prince de Salm (actuellement le palais de la Légion d'honneur), qui se trouvait au n° 66. La Fayette habitait au n" 81, et Boufflers au n° 127 (même rue), chez sa cousine, la duchesse de Biron.
lui, criant toujours : « Je veux embrasser le grenadier . » Enfin j'ai quitté sa main, il a traversé la rue tout seul, courant comme un fou, et a été embrasser la sentinelle qui était très étonnée de la tendresse de cet enfant. Gaston alors a été satisfait et est revenu à moi en sautant et disant : « J^ aime beaucoup les grenadiers, je suis bon citoyen. » C'est un démocrate enragé. Mais je n'oserai plus le mener promener; à la fin les grenadiers pourraient croire que c'est moi qui ai envie de les embrasser, m
Puis elle donne des nouvelles des seuls êtres humains qui l'entourent : Gaston va fort bien, comme nous venons de le voir, Astolphe grandit et devient fort bel enfant; Peïha, la tourterelle, roucoule plus que jamais; mais il est arrivé un désastre : Galaor, le chien d'Elzéar, cédant à son humeur vagabonde, s'est échappé et il a été impossible de le retrouver.
Au mois de mai la situation de Delphine devient plus triste encore. Ainsi qu'il a été décidé, son mari quitte Paris pour aller rejoindre Lûckner. Au moment de se séparer, troublés tous deux par de sombres pressentiments, ils ont cherché à oublier leur désunion passée. Bien que leur intimité ne soit pas redevenue complète, Delphine ne voit pas s'éloigner son mari sans un chagrin véritable :
« Paris, 28 mai 1791.
« C'est aujourd'hui que je suis abandonnée et livrée à la Providence, le fils (i) est parti ce matin; il a été par-
(i) Presque toujours, dans sa correspondance avec les siens,