‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 52 sur 310 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

pas le véritable, du moins pour le moment. Je vous réponds que vous n'êtes amoureux de personne ; vous savez comme je devine juste, croyez que je ne me trompe point. Ah! que l'amour a bien un autre empire! On ne vit, on ne respire que pour l'objet aimé, tout s'efface, tout devient nul, lui seul est adoré, on ignore s'il en existe d'autres. Il me semble que c'est ainsi qu'on doit sentir quand on aime.

« Écrivez-moi souvent, mon ami, me voilà abandonnée de tout ce qui m'est cher; ma mère, mon frère, M. de Custine sont partis. Je suis triste à la mort, ma solitude m'effraie. Au moins, dites-moi que vous pensez quelquefois à moi, que vous en parlez à la comtesse Alex. Je pense tant aux absents, j'ai besoin de savoir qu'ils pensent un peu à moi.

« Mille choses à M. d'Esterno, je luisais gré de se ressouvenir encore de moi, ordinairement ceux que j'aime m'oublient sur-le-champ, c'est une suite de mon heureuse destinée ! . . . »

Toutes ces dissertations sur l'amour, toutes ces variations sur le même thème avaient le plus déplorable efïet sur la tête exaltée de Delphine. L'isolement contribuait encore à exagérer ses sentiments, sa tristesse; son cœur était inoccupé, et elle en éprouvait un chagrin profond. Elle s'indignait de voir son amie entourée d'hommages intéressés, mais flatteurs, et elle-même, certes aussi jeune et plus jolie, réduite au rôle humiliant de confidente, de donneuse de conseils, alors qu'elle eût si volontiers joué le premier

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rôle. Elle se révoltait contre l'injustice de la destinée.

Mais si Mme de Custine n'est pas une fidèle amie, le Troubadour, par contre, se montre un très fidèle amant. Il feint avec obstination de ne pas comprendre le sens très clair de la morale de son jeune mentor, ni les invites qu'elle lui prodigue, et il continue à se lamenter : il se trouve à ce point malheureux de ne pas être aimé de la femme qu'il adore, qu'il songe à s'éloigner à jamais, et il parle de prendre du service en Russie.

Delphine croit devoir le morigéner et elle s'efforce de le détourner d'une idée si déraisonnable :

«... Que je suis loin d'approuver vos projets! Combien je les trouve fous! Abandonner vos parents, vos amis, votre pays pour toujours !

« Et qui vous pousse à une telle folie ? Celle que vous aimez, et qui selon vous ne vous aime pas! vous voulez la fuir à jamais! beau moyen pour la toucher! Mais quand même vous seriez aimé, que prétendez-vous donc? Je connais mon amie, jamais elle n'oubliera ses devoirs, vous la rendriez donc malheureuse pour la vie? Comment cela seul ne vous calme-t-il pas? Votre cœur est bon, sensible, songez qu'en devenant heureux, vous feriez le malheur de celle qui vous aime.

« Dites-moi franchement : est-ce bien de l'amour que vous éprouvez? Ne vous y trompez pas, on appelle souvent aimer ce qui ne vient que d'une tête exaltée et vive.

« Quand même ce serait de l'amour véritable comme on n'en a jamais vu, comme il n'en existe que dans les

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