‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 53 sur 310 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

romans, je crois encore que je vous blâmerais, car les héros de romans ont une patience à toute épreuve ; ils sont heureux d'un regard, ils se contentent de fort peu. Vous voyez combien vous êtes loin de cette manière d'aimer, car vous possédez le bonheur suprême selon eux : vous la voyez sans cesse, et cependant vous vous plaignez, vous vous découragez et vous voulez fuir.

« Qu'est donc devenue cette gaieté qui en donnait aux autres et qui mettait tout en l'air? Il semblait que rien ne pouvait l'altérer. Gardez-vous bien de ces idées noires qui vous portent à désirer mourir. Si vous aimiez, la mort devrait vous faire frémir, puisqu'elle vous séparerait de l'objet qui vous est cher... »

Delphine, nous le savons, tenait fidèlement son frère au courant de toutes ses intrio-ues amoureuses et elle poussait même le scrupule jusqu'à lui envoyer la copie de sa correspondance, avec la recommandation pressante, mais au moins singulière, de bien tout montrer à « la bonne mère ».

Celle-ci, fort émue de ces aveux, qui ne confirmaient que trop ses appréhensions, s'empresse d'écrire à sa fille pour la ramener, s'il est possible, dans la voie du bon sens et de la raison ; malgré son état de santé assez inquiétant, elle trouve encore la force de lui donner quelques sages conseils :

« Ton frère a reçu par le dernier courrier le paquet de toutes tes confidences. Sais-tu bien que j'abhorre le Troubadour, et que sa lettre m'a mise dans une colère

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affreuse. Elle ne me paraît qu'un plat persiflage. Prends garde à tout cela, mon enfant, c'est un jeu dangereux que celui que tu joues, et si j'étais poète comme ton frère, je te dirais qu'une belle ne touche jamais aux carquois ni aux flèches de l'Amour sans se piquer les doigts. Pourvu encore que son flambeau ne soit pas de la partie ! Car alors le papillon va se brûler et la raison est flambée comme tout le reste.

(c Je t'assure que tu es trop aimable, et je ne te trouve que le tort de ne pas le savoir assez et de ne pas te faire valoir. Je te voudrais un peu plus de coquetterie, mais surtout un peu plus de fierté. C'est la sauvegarde de notre pauvre sexe. Si nous ne nous respectons pas, on nous respecte peu, et le respect vaut mieux que l'amour dans le siècle où nous sommes. Je te vois rire d'ici et penser que je radote, mais dans quelques années tu m'en diras ton avis. »

La comtesse Alex était en correspondance assez fréquente avec Delphine et elle la mettait volontiers au courant de son existence En avril 1791, elle lui écrit une longue lettre pour lui parler des folies de ses adorateurs; la missive est si curieuse qu'elle vaut la peine d'être citée en entier :

M Bruxelles, 1791.

(( Il est vrai qu'il y a des siècles, chère petite, que je ne vous ai écrit, et je m'en suis bien aperçue, mais je n'ai pas un moment à moi; les deux inséparables ne me quittent pas de la journée. Ils arrivent chez moi à

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