CHAPITRE VII
onze heures jusqu'au dîner, encore me persécutent-ils pour ma toilette qu'ils trouvent toujours trop longue. Le soir, ils arrivent à cinq heures jusqu'au souper. Le seul temps où je sois libre, c'est quand ils vont faire de petits voyages, et j'avoue qu'alors cela me paraît très extraordinaire de ne pas les voir arriver chez moi. Le Troubadour a. été en Hollande, il y est resté treize jours. M. d'Esterno a été à Spa passer huit jours, mais ils sont revenus aussi fous que de coutume, vous m'entendez... (( Enfin ils vinrent chez moi avant-hier, fort tristes tous les deux; ils parlaient souvent en allemand, mais je voyais à leur figure qu'ils avaient quelque projet extraordinaire. Je ne me suis pas trompée. J'ai pris M. d'Esterno à part et je l'ai tant tourmenté qu'il m'a avoué le fameux projet en me disant qu'il ne céderait sûrement pas en générosité à son ami. Le fait est qu'il a été louer une petite maison à une lieue et demie d'ici, dans la forêt, dans une position fort agreste, et qu'ils ont le projet d'aller s'y établir tous les deux, n'ayant qu'une vieille cuisinière pour leur faire la cuisine et laissant leurs gens et* leurs chevaux ici. Le joquet {sic) de l'un d'eux viendra tous les jours prendre leurs ordres. Vous jugez comme je trouve cela ridicule, surtout pour M. d'Esterno, ayant ici sa femme. Je lui dis que j'espérais que l'ennui les gagnerait tellement qu'ils reviendraient à Bruxelles. Ils ont emporté tous les dessins qu'ils m'avaient commencés pour les finir à la petite maison, me disant qu'ils n'auraient aucune distraction, que le monde les ennuyait, qu'ils pourraient
au moins parler à leur aise de l'objet qui faisait leur seule occupation. . .
« Hier au soir ils sont venus ; j'ai vu le Troubadour qui prenait les crayons, les dessins, et renfermait tout cela dans son portefeuille, car il avait coutume de les serrer dans le mien. J'en conclus que le départ était pour le lendemain. Cela m'impatienta, me tourmenta, et je le fis voir. Je m'en fus souper et, quand je remontai me coucher, ma femme de chambre me donna un petit billet qu'il avait laissé, dans lequel il me demandait la permission de m'écrire plus longuement, ne sachant pas si cela me convenait. Il avait dit aussi à ma femme de chambre de descendre lorsqu'elle entendrait un sifflet, et qu'il lui remettrait une chanson que je lui avais demandée parce que, partant le lendemain de bon matin, il ne pourrait pas l'écrire. Elle entendit le sifflet, y fut et me remit la lettre. Il me disait qu'il partait, et je garde toutes ces lettres pour vous les montrer.
(( Ce matin à mon réveil, troisième lettre écrite de la petite maison. On me dit que l'on avait espéré que la campagne, un air tranquille et pur auraient pu apporter du calme dans une âme agitée, mais que l'on éprouve partout la même inquiétude. Ils me croient fâchée et me demandent d'écrire quelques mots de consolation. Je l'ai fait, car ils ont la tête tellement exaltée qu'ils seraient capables des pLus grandes folies. Voyez ma position, elle est affreuse, et vous ne voulez pas venir adoucir les peines de votre amie !
« Ils viennent de me faire dire qu'ils viendront ce