CHAPITRE VII
je chante ta jolie romance; fais-m'en une bien triste, bien triste ! — Y a-t-il beaucoup de Français en Prusse? Il n'y en a plus à Paris, on s'en va plus que jamais; Paris est peuplé d'étrangers, il n'y aura pas la moindre société cet hiver : ce sera bien gai!... »
L'émigration, en effet, sous la pression des événements, avait pris de grandes proportions. La fuite de la famille royale, le 20 juin, son arrestation à Varennes, son retour au milieu d'une populace furieuse, son internement aux Tuileries, avaient poussé à l'extrême l'inquiétude des esprits.
Dans sa solitude Delphine n'a d'autre ressource pour se distraire que d'ébaucher quelques liaisons nouvelles ; cela lui est facile, car sa beauté lui attire mille hommages. Suivant l'habitude, c'est Elzéar qui reçoit ses confidences :
24 octobre 1791.
(c J'ai fait connaissance avec un homme parfaitement aimable, il est impossible de l'être davantage, infiniment d'esprit, d'instruction, une imagination brillante, une tête des plus exaltées, âgé de vingt-cinq ans, fort laid, mais fort bien fait. Son nom est le chevalier de Fontanges; c'est un cousin de celle que je connais. On n'est pas plus aimable, ni plus extraordinaire. Il serait peut-être dangereux pour une autre que pour moi. D'ailleurs il est éperdument amoureux, et ma triste figure lui ayant inspiré de la confiance, je suis sa confidente. Conçois-tu rien d'aussi plaisant? Je connais la
femme qu'il aime, et elle m'a prise en amitié, et je suis aussi sa confidente. Ah! réellement, c'est trop fort, et ce rôle-là m'ennuie à la mort, j'en ai par-dessus la tête. Ce chevalier aime mille fois plus chaudement que Saint-Preux ; celui-ci est de glace à côté de lui, et moi, pauvre confidente, je donne des conseils, et je tâche de les ramener à la raison. J'ai presque envie de prendre la coiffe noire et les béquilles; tu me trouveras dans ce costume à ton retour. »
Mais M. de Fontanges n'est pas seul à faire des confidences à Delphine, tout le monde s'en mêle, même l'abbé de Vaux, l'ancien précepteur de son frère :
« J'ai vu ces jours-ci l'abbé de Vaux (i); il est gros et gras à faire peur. Eh bien ! il m'a pris aussi pour sa confidente et m'a confié ses nouvelles amours! »
Cette fois la mesure est comble et la jeune femme indignée de travailler toujours pour le compte des autres quand elle a tant de bonne volonté pour son compte personnel, s'écrie dans une plaisante indignation :
« Je me frotte les yeux, j'essuie mon miroir, je cherche à compter les rides que sans doute j'ai sur mon visage. Je compte envoyer à la paroisse chercher mon extrait baptistaire, j'apprendrai sans doute que je viens d'entrer dans la soixantaine. J'ai de l'humeur, ah! beaucoup, comme toutes les vieilles. Je me radoucis
(i) L'abbé de Vau.x, qu'on appelait aussi quelquefois le grand Vaux, n'était pas prêtre. Il avait été gouverneur d'Elzéar. et en 1793 il était professeur dans un collège de Paris.