‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 57 sur 310 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

un peu en pensant que c'est à mon pauvre frérot que j'écris. Je me sens jeune pour l'aimer, car c'est bien tendrement. Je te pardonnerai même tes confidences, quand tu en auras à me faire.

« Je voudrais que tu me fasses une romance sur mon triste sort de confidente. C'est réellement un sujet digne d'une complainte. »

Elle termine par ces mots empreints d'une grande sincérité et qui montrent à nu les regrets de son cœur : « Mais laissons là tous les amours des autres, j'en ai des nausées! »

Heureusement Delphine est comme la girouette, elle tourne à tous les vents, et une passion est à peine ébauchée qu'une autre lui succède. En octobre elle avoue à son frère que la philosophie la plus abstraite l'absorbe tout entière; c'est le hasard qui a fait le miracle ! Voyons les réflexions amusantes qu'inspirent à cette tête de linotte les études graves et sérieuses :

« Un jour que je m'ennuyais, que j'étais bien, bien triste, que je ne pouvais m'occuper, machinalement je pris la clé de la chambre de ton frère et j'y entrai; je vis les livres, un regard d'indifférence se promena sur eux tous. Je me disais : « Quoi! rien ne m'intéresse, je ne trouverai pas une occupation attachante!... » J'allais sortir quand — frémis... voilà le moment critique — quand un livre d'une physionomie étrange me frappe ; j'approche, et je lis : Système de la nature (i); une

(i) Système de la nature ou des lois du monde physique et moral, par Mirabaud (Londres, 1770). Ce livre, et c'est tout dire,

volonté secrète me force à l'ouvrir. Je le parcours, et mon intérêt augmente, ma curiosité est à son comble, j'emporte mon livre et je le dévore. Ma passion est sans bornes, je ne peux plus m'en séparer; il est très abstrait, mais il m'intéresse à un point incroyable. Il faudra que tu le lises. Il est bien dangereux, il est tout matérialisme, il me désole, j'en deviendrai folle, je te le jure; je suis la plus malheureuse personne du monde de voir détruire toutes mes belles espérances de l'immortalité. Je suis déjà dans le néant, je ne prise plus la vie, depuis que je vois que nous ne sommes que des machines organisées. Les humains ne me paraissent plus que de petits animaux qui n'agissent que pour leur intérêt, et qui travaillent chacun pour soi. C'est là à peu près ce que font les fourmis. Quelle horreur! Quel fatal présent que l'existence!... »

Heureusement pour Delphine un événement inattendu allait apporter un peu de gaîté et de joie dans sa vie et l'arracher aux lectures philosophiques qui la troublaient si fort.

Au début de novembre la comtesse Alex éprouve le désir de revoir sa mère qui est restée à Paris; elle quitte donc Bruxelles et vient paisiblement se réinstaller rue de Clichy; à peine arrivée, elle rouvre ses salons avec autant de sérénité que si Paris jouissait d'une tranquillité parfaite.

a paru trop matérialiste à Voltaire, qui l'a vivement critiqué; le baron d'Holbach, qui en était notoirement l'auteur, avait pris un pseudon) ir.e, n'osant pas le signer de son nom.

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