CHAPITRE PREMIER
de verve; aussi, malgré sa laideur, fit-il également sur la jeune femme la plus vive impression.
Il s'en aperçut aisément, et pour ne pas laisser refroidir un si heureux début, il se présenta le lendemain à l'hôtel du faubourg Saint-Honoré pour déclarer sa flamme. Confiant dans ses succès passés, il comptait bien emporter la place de haute lutte. Il fut vite détrompé. Mme de Sabran, à l'encontre de ses contemporaines, se piquait de vertu, et il fallut faire un siège en règle.
Commencée sous le couvert rassurant d'une amitié fraternelle, cette liaison eut le sort commun à toutes les idylles et, au bout de quelques mois, Bouflfllers pouvait se dire le plus heureux des hommes (i). Du reste ce n'était, ni d'un côté ni de l'autre, un simple caprice, une passade, comme l'on disait si élégamment alors; tous deux s'adoraient et leur intimité, qui devait durer toute leur vie, se termina quelque vingt ans plus tard par un bon mariage (2).
A partir de ce moment, la vie de Mme de Sabran est fixée ; elle n'a plus que deux joies au monde : ses enfants, et l'homme qu'elle aime; elle se dévoue à leur
(i) Voir, dans la Marquise de Boufflers, chap. xvi et suivants, les premières années, si charmantes, de cette liaison.
(2) Le chevalier ne pouvait songer à ce moment à épouser Mme de Sabran parce qu'il était chevalier de M Ite, et que plusieurs bénéfices étaient attachés à cette dignité. Il n'avait aucune fortune, et en se mariant il aurait perdu ses bénéfices. Quand la Révolution eut tout fait disparaître, bénéfices et le reste, il s'empressa de régulariser sa situation.
bonheur complètement et exclusivement et avec la plus touchante abnégation.
Elle éprouvait pour ses enfants une tendresse passionnée que rien n'égalait, elle les entourait d'une sollicitude sans bornes, et nous allons la voir consacrer à leur éducation et à leur bonheur toute son intelligence, toutes ses forces, tout son courage.
Elle ne voulut d'abord laisser à personne le soin de les instruire et c'est elle-même qui leur donnait des leçons d'anglais, de musique, de morale; elle leur apprenait également le dessin et la peinture, car elle avait un véritable talent et elle a laissé quelques œuvres charmantes (i).
« Tous les jours, il y a chez moi une manière d'académie, écrit-elle à Boufflers en 1778, oii on lit des morceaux d'histoire qui peuvent intéresser mes enfants. Elzéar est étonnant pour sa mémoire, son attention et son esprit; il en sait déjà plus que sa sœur. »
Il y avait entre les deux enfants une différence complète; autant Delphine était vigoureuse, grasse, joufflue, imposante, « un petit lutin », autant Elzéar était chétif, timide, « un grand sage », comme l'appelle sa mère. Elle le comparait à un petit agneau :
« Il en a la blancheur, dit-elle, il en a aussi la
(i) Elle a fait, entre autres pour Mme de Rochefort (depuis duchesse de Nivernais), un tableau où elle s'est peinte elle-même faisant le portrait de Mme de Rochefort ; ses deu.x enfants sont auprès d'elle, Delphine tenant la palette, et Elzéar broyant les couleurs.