‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 7 sur 310 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

candeur et la douceur, mais il ne se laissera pas manger la laine sur le dos, comme disent les bonnes femmes, car il a plus d'esprit qu'il n'est gros. »

Si les dispositions intellectuelles d'Elzéar étaient brillantes, on ne pouvait en dire autant de ses facultés physiques; sa santé était toujours des plus précaires. Il était surtout affligé d'un défaut de prononciation qui désolait Mme de Sabran. Pour le lui faire passer, elle lui faisait réciter des vers, cela le guérit en effet, mais hélas! lui donna un goût immodéré pour la poésie. Tout enfant, il composait des bouts-rimés, des fables, des couplets, cela devint une véritable maladie. A huit ans, il écrivait un poème héroï-comique en six chants, la Charretiade, qu'il dédiait à une grande amie de sa mère, une Anglaise, Mme Buller (i).

Mme de Sabran ne s'efforçait pas seulement de pousser aussi loin que possible l'instruction de ses enfants, elle cherchait également à leur donner des talents de société pour les aider à réussir dans le monde ; elle leur apprenait, entre autres, à jouer la comédie. Tous deux, Elzéar surtout, montraient pour ce genre de talent d'étonnantes dispositions.

Au mois d'août 1778, à Anisy (2), chez l'évêque de Laon, Elzéar joue la tragédie devant tout le village assemblé; naturellement il obtient le plus éclatant

(i) Mme Buller était née Susannah Yard. Elle appartenait à une fannille noble ainsi que son mari, un jurisconsulte éminent.

(2) Petit château que Mgr de Sabran possédait dans les environs de sa ville épiscopale, et où il passait tous les étés.

succès : « Tout son auditoire fondait en larmes et en eau, écrit gaiement sa mère, car il n'a jamais fait si chaud qu'aujourd'hui. »

C'est vers cette époque que Mme de Sabran, désireuse de donner à ses enfants une instruction plus complète qu'elle ne pouvait le faire elle-même, eut la malencontreuse idée de s'adresser à un précepteur.

Sur la recommandation de d'Alembert, elle prit chez elle, et sans se renseigner suffisamment sur sa moralité, un certain abbé Bernard, qui était un fort vilain homme et qui n'avait d'abbé que le nom et le costume. Nous verrons plus tard les fâcheuses conséquences de ce choix imprudent.

Elzéar, désolé d'être séparé d'une bonne qu'il aimait beaucoup, fit d'abord assez mauvaise figure à l'abbé Bernard. Nous n'en voulons d'autre preuve que cette lettre, charmante dans sa naïveté, que Delphine écrivait au chevalier :

« Monsieur le chevalier de Boufjlers, colonel du régiment de Chartres-infanterie, à Dunkerque.

« Monsieur le chevalier,

« lime semble qu'il y a bien longtemps que je ne vous ai vu. Nous sommes à Anisy où je m'amuse beaucoup.

« Pour bonne amie ^ toute laide qu'elle est, elle sait se faire aimer de tout le monde; tout Anisv l'adore, jus-

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