CHAPITRE VIII
genou en terre, des protestations les plus tendres; au milieu de tout cela figure-toi ta pauvre Delphine tout effarée, confondue qu'on pense à elle ou du moins qu'on se donne la peine de si bien jouer la comédie. î^érieusement je regrette qu'il ne soit pas sincère, car il est très aimable, et je suis fâchée qu'il pousse si loin la fausseté. Je le vois beaucoup, cela m'amuse et ne me fait pas peur, car je n'en crois pas un mot. Raconte tout cela à notre bonne mère, c'est ma meilleure amie, mais je compte sur son indulgence. »
Après avoir épuisé la liste de ses grands amoureux du moment, Mme de Custine parle à son frère de tous leurs amis qu'elle rencontre sans cesse à Paris, où « la vie est si tranquille et où l'on s'amuse beaucoup ». Tout le monde réclame à grands cris Mme de Sabran et l'on s'étonne extrêmement qu'elle ne revienne pas avec son fils.
Comme on le voit, les inquiétudes se sont apaisées et Delphine partage l'aveuglement général; elle est persuadée que la Révolution est finie et que sa mère va rentrer en France au premier jour.
« J'ai vu la comtesse Auguste (i). Je l'ai trouvée bien changée, mais toujours bien bonne. Elle se plaint beaucoup de toi et de la mère.
« J'ai vu aussi la duchesse de Brancas qui m'a traitée à merveille, et qui attend la mère avec impatience. Toute la société, tout ce qui est à Paris, est charmé de
(i) La comtesse Auguste de la Marck.
son retour; même le baron de Gromecourt en est tout guilleret. J'ai vu Mme de Laage, Mme de Rosambo, le marquis de Sabran, enfin je ne finirais jamais si je voulais m'acquitter de toutes les choses aimables dont je suis chargée pour la mère.
« Parle de moi au chevalier de Boufflers, il aurait bien dû donner de ses nouvelles à sa voisine, mais une voisine, on n'y pense que quand on est son voisin.
« Embrasse mille fois la mère. Le grand fils (i)est -chargé aussi de mille tendresses pour elle et surtout de la ramener ici. Tout y est tranquille, on s'y amuse beaucoup, je t'assure.
« M. d'Aramon est à Paris, il n'a pas daigné me venir voir, et quand il me rencontre, à peine me saluet-il. Que lui ai-je fait? Je te prie, tâche de tirer cela .au clair. Mille choses à Charles (2).
« J'ai fait partir toutes les affaires de ma mère par M. de Grimm (3).
{( Mes enfants se portent bien.
« L'abbé Gimbelette est toujours gai et gaillard. Il me charge aussi de bien belles choses, mais je ne suis pas assez éloquente pour les écrire.
« Adieu, écris-moi pour m 'apprendre ton retour et
(i) Le marquis de Custine, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, était en ce moment en Allemagne chargé d'une mission du gouvernement.
(2) Charles de Mellet.
(3) Le baron de Grimm, le célèbre écrivain, chargé d'affaires du duc de Saxe-Gotha en France, et qui retournait dans sa patrie.