CHAPITRE VllI
je ne me plaindrai plus du mauvais commencement de cette année. »
Delphine, bien loin de prendre ombrage de la morale que son frère lui a envoyée pour ses étrennes, l'en remercie avec effusion et elle lui avoue en termes touchants toute la détresse de son cœur, toutes les faiblesses de sa nature. Elle aussi, sans avoir les mêmes accès de désespoir qu'Elzéar, est la proie d'une profonde mélancolie contre laquelle elle a toutes les peines du monde à se défendre ; elle aussi est la victime d'un manque d'équilibre moral dont elle n'est guère responsable.
« Paris 28 janvier 1792,
« J'ai bien besoin de t'écrire, de causer avec toi. Je t'aime tendrement, ta dernière lettre m'a charmée; rien de si aimable, de si sensé. C'est pour le coup que je suis tentée de demander ton extrait baptistaire.
« Mon pauvre frérot, tu as bien raison de me prêcher, j'en ai bien besoin, j'ai une bien mauvaise tête qui travaille toujours, qui me tourmente; je ne suis contente de rien; une insouciance, un découragement total s'est emparé de moi. Je suis loin d'être heureuse, et je ne sais trop pourquoi. Oh! je serai bien maussade aujourd'hui, je suis fâchée de l'avoir choisi pour t'écrire, car je t'ennuierai à mourir, mais je suis triste et je sens une douceur incroyable à te le dire.
« Pauvre frérot, que ne sommes-nous ensemble, nous causerions, nous dirions bien du mal du o-enre humain
et le temps se passerait bien vite. Je deviens d'une misanthropie affreuse. Si j'étais libre, j'entreprendrais le tour du monde pour chercher un véritable ami. Je parcourrais tous les états, tous les pays, et je crois qu'au bout de mes recherches, j'en serais pour mes peines, et j'aurais vu que partout les hommes sont de même, n'aimant jamais que pour eux. J'aimerais beaucoup à faire avec toi un pareil voyage; seulement, dans Paris, nous serions révoltés à chaque pas. L'apparence me séduirait toujours, je le sens. J'aurais besoin de ta raison pour me retenir. »
Bien entendu, Mme de Custine n'a garde de manquer à sa louable habitude et elle finit sa lettre par des détails sur l'état moral de ses amoureux :
« A propos de roman, celui du Tî'oubadoîtr esi toujours de même. Il est amoureux fou de la petite déesse Frivolité. Il m'écrit toujours. Ses lettres sont moins gênées. Son ami, M. d'Esterno, est encore ici, gémissant et venant me faire ses complaintes. Il m'ennuie beaucoup, il ressemble à une carpe pâmée, mais je lui parle du Troubadour, cela me le rend supportable.
« Le comte Antoine contrefait toujours l'amoureux, mais il est un peu entreprenant, ce qui fait que je ne le vois pas toute seule. D'après cela, je ne doute pas qu'il s'ennuie bientôt de ce sot rôle. Il n'est pas homme à se contenter de si peu.
« Pour la petite comtesse (i), elle est toujours aussi
(i) La comtesse Alex de La Rochefoucauld.