CHAPITRE VIII I
coquette, elle se croit grosse; malgré cela, elle pense s'en retourner à Bruxelles, ce qui m'afflige sensiblement.
« Tu as dû voir le grand fils. J'espérais que la mère reviendrait avec lui. Elle m'avait parlé de son retour, et à présent il n'en est plus question. Pendant ce temps-là, la vie passe et nous sommes séparés.
c( J'ai déjeuné hier chez la comtesse Auguste, nous avons passé en revue tout le temps passé. J'en ai encore le cœur serré. Je n'ai jamais été si heureuse qu'à Saint- Amand. Le temps passé n'est plus.
(( Adieu, pauvre frère, aime-moi, donne-moi souvent de tes nouvelles et de celles de la bonne mère. Tâche de la ramener bientôt. Paris est plus tranquille que jamais, malgré tout ce qu'on a fait pour le bouleverser. »
Mme de Custine étant restée plus d'un mois sans donner de ses nouvelles, Elzéar se plaint de ce long silence. Delphine lui en explique les raisons. Elle est malheureuse par sa faute, par son tempérament ; elle ne peut s'expliquer elle-même ce qu'elle éprouve, ni les mobiles de sa conduite : il y a des moments oii elle croit qu'elle devient folle.
Bien entendu ses amoureux sont la cause de la mélancolie qui l'accable : elle cherche une passion sincère, elle ne peut la trouver; elle cherche un être idéal qu'elle ne rencontre pas.
«( Paris. 14 mars 1792.
« Eh bien! mon frérot, tu grognes bien, tu pestes après ta pauvre sœur. Tu as bien tort. Que veux-tu qu'elle t'écrive? Je suis si triste, si maussade que je me fais scrupule d'envoyer tout cela à trois cents lieues. Je te connais, tu seras attristé, tu me plaindras, pourquoi troubler ta joie? Ah! laisse-moi dans mes sombres demeures, laisse-moi oublier le genre humain, et surtout tâcher de m'oublier moi-même.
« Tu frémis en lisant ce commencement tragique, lu crains d'apprendre quelque grand malheur. Rassuretoi, il ne m'est rien arrivé, je suis toujours calme et tranquille dans ma petite retraite. ]\Iais mon cœur est malade, ou ma tête, enfin ce que tu voudras. La fin de tout cela sera la folie, car je ne vois pas comment on peut soutenir longtemps un état aussi violent. Tu crois peut-être que je vais t'expliquer tout cela! Eh bien! point du tout, car je ne le sais moi-même, je ne sais ce que j'éprouve, je ne sais ce qui se passe en moi. Je sais seulement que je suis malheureuse, et beaucoup. A présent, ce que je peux faire pour te mettre au courant de ce que je pense, c'est de te dire ce que je fais. Tu débrouilleras peut-être tout cela.
« Quant au Troubadour, notre correspondance a toujours lieu, à peu près de la même manière qu'autrefois, seulement je n'y mets plus assez d'impc^rtance pour me donner la peine de te copier ses lettres; du reste je