CHAPITRE VIII
m'intéresse toujours à lui et je suis cliarmée d'avoir de ses nouvelles.
« Le chevalier de Fontanges, dont j'étais confidente, est tombé tout d'un coup amoureux de moi, et voilà une belle passion que j'inspire sans en être le moins du monde touchée. Seulement je l'aime d'amitié tendre, je compte sur lui et son originalité m'amuse; son instruction m'intéresse. Il va partir pour l'Auvergne, ainsi seconde correspondance.
« M. d'Esterno est toujours ici. Il s'est figuré que j'étais son amie; d'après cela, il se croit obligé de venir me faire ses jérémiades; cela m'ennuie tout de bon.
« M. de Moges (nouvelle connaissance que m'a fait faire la comtesse Alex) vient aussi souvent chez moi; il est fort soumis, fort complaisant, presque sans conséquence.
(( M. de Lévis (ah! pour celui-là, il faut t'en faire le portrait, car tu ne le connais pas). Une très jolie figure, des yeux superbes, une jolie tournure, bien fait, extrêmement élégant, pensant beaucoup à sa toilette, à ses cheveux, fort occupé de ses succès et bien persuadé qu'il doit en avoir. Peu d'esprit, mais beaucoup de jargon, des manières séduisantes, de la gaieté, de l'insouciance, je crois beaucoup d'inconstance, mais bon cœur, très doux et incapable de noirceur, poussant la discrétion au suprême degré. Voilà l'homme que je reçois le plus chez moi et qui voudrait que je croie à son amour. Il me plaît et, malgré que je le juge fort bien, je suis bien aise de le voir.
ii6 MARQUISE DE CUSTINE
« Après cela je vois quelquefois chez moi M. de La Bourdonnais, M. d'Andlau, M. Koch, un député, le marquis de Sabran, etc., etc. ; et chez la comtesse Alex, je vois le comte de La Rochefoucauld, et aussi assez souvent Adrien de Laval. Je le trouve très aimable, il a de l'originalité et de la simplicité.
« En femmes, Mme de Chateaubriand et la comtesse Alex. Ces deux-là sont les seules que je voie très intimement et les autres ne finiraient pas, s'il fallait les nommer. Voilà donc la société dans laquelle je passe ma vie fort agréablement. Quand il n'y a pas de grands soupers, c'est chez l'une des trois que nous passons la soirée.
« Je vois aussi Mme Robert Dillon et son mari qui est bon enfant et assez aimable. La mère doit le connaître beaucoup. Je t'ennuie de tous ces détails, mais que pouvais-je écrire?
« A présent tâche de découvrir pourquoi je suis triste ou du moins noire à faire frémir. Je ne suis bonne à rien. Je ne peux plus ni lire ni écrire, ce dont je suis bien fâchée, car j'avais des projets d'étude admirables. Tout ce que je peux te dire, c'est qu'il me semble que je suis entourée des plus noirs pressentiments, le 7nalheu?' rôde autour de moi, et je sens qu'il finira par m'agripper. J'aurais bien mieux fait de ne pas t'écrire.
« Adieu, frérot, tu vois que je suis déjà à moitié folle, car ma lettre n'a pas le sens commun. »
Le malheur rôde autour de moi! phrase fatidique et qu'un avenir prochain devait si cruellement con-