‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 67 sur 310 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

firmer. Il y a vraiment des moments où Delphine paraît lire dans l'avenir avec une si étrange lucidité qu'on en reste profondément troublé.

Mme de Sabran, préoccupée des lettres de sa fille et de ses relations avec M. de Lévis, avait vivement insisté auprès d'elle pour qu'elle rompît au plus tôt une intimité qui devenait périlleuse. Delphine, docile aux exhortations de sa mère, prit les plus fermes résolutions, et elle voulut profiter de la première visite du jeune homme pour mettre un terme à ses assiduités. Hélas! la pauvre femme avait compté sans sa faiblesse de caractère. Elle-même dépeint avec naïveté le peu de résistance qu'elle oppose aux déclarations, et l'incurable légèreté de sa nature. Elle n'en sollicite pas moins avec instance de nouveaux conseils, qu'elle écoutera aussi religieusement que les précédents et qu'elle ne suivra pas davantage.

« Paris, 23 avril 1792.

« Que je vienne donc causer avec mon bon frérot, mon ami, le préféré de mon cœur! Tu te plains de mon silence? Oh! non, tu as lu la lettre que j'ai écrite à la mère et tu m'as pardonné. Je crains bien que ma folie ne Tait affligée. Sa lettre était charmante, je l'ai baisée mille fois, et la tienne aussi... Tout cela fait du mal à un cœur coupable. Ah ! tu as bien raison, on fait semblant de m'aimer, mais moi, j'aime de bonne foi, seulement la légèreté du héros déjoue un peu mon roman. Son portrait est celui du papillon, attrape qui peut. Je

MARQL'ISE DE CUSTINE

me suis amusée à ce sujet-là à faire un petit dessin que je t'envoie.

« Que tu me connais bien, mon ami! ce qui m'égare, c'est cette sensibilité vague, qui cherche l'objet dont elle s'est formé l'image. J'ai un vide qui me suit partout. Je n'aurai jamais que des éclairs de bonheur; c'est mon caractère qui n'est point heureux. Qu'y faire? Laisser couler le torrent, je n'ai pas la force de l'empêcher. Je ne serai jamais criminelle, j'ai un bon cœur, il me garantira du mal.

« D'après la charmante lettre de la mère, j'avais saisi la première occasion pour me brouiller. Je croyais v avoir réussi, je m'applaudissais de mon ouvrage. Je l'ai revu; mille gentillesses, mille manières auxquelles il est impossible de résister lui ont obtenu son pardon, et c'est pire que jamais. J'ai honte de ma faiblesse, mais j'avoue mes torts, sais-moi gré de ma franchise.

« Plains-moi, aime-moi, parle de moi souvent à ma bonne mère, dis-lui combien j'aurais besoin de ses conseils, de son appui, de sa tendresse surtout! »

Et avec sa légèreté d'esprit, et son extraordinaire inconscience, Delphine passe sans transition au récit de nouvelles intrigues, à la description de nouveaux amoureux : on voit à quel point la morale, les conseils, même quand ils ont l'air de l'affecter le plus profondément au premier abord, glissent sur elle sans laisser la moindre trace. Elle en plaisante même sans scrupule :

(( J'ai passé aujourd'hui une assez drôle de soirée. J'étais seule chez moi. Le jeune homme dont je t'ai

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