‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 68 sur 310 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

parlé assez légèrement à la vérité, nommé M. le comte de Moges, est venu me voir. Il vient assez souvent, je n'avais pas soupçonné sa secrète flamme : aujourd'hui il m'en a fait l'aveu. Quelle différence quand la personne n'intéresse pas ! Mais je n'en suis pas revenue de mon sang-froid. Je n'ai fait qu'en rire et le persifler! Juge donc! le persifler! cela prouve combien il m'intéresse peu. Le pauvre homme m'aime cependant plus que l'autre, j'en suis sûre. Quelle bizarrerie! Je sens à présent qu'il va m'ennuyer à la mort. Un amoureux qu'on n'aime pas fait une triste figure; je ne l'ai pas trompé, du reste; je lui ai dit nettement que je n'avais et n'aurais jamais que de l'amitié pour lui et je ne suis pas assez coquette pour vouloir le tourmenter.

« Pour le chevalier de Fontanges, ce cœur si sensible a changé tout d'un coup : il m'avait fait aussi de belles déclarations, écrit les lettres les plus tendres. Ma froideur ou du moins ma simple amitié l'a fort choqué ; il fait semblant d'être revenu à sa première passion. L'amour à part, je l'aime réellement beaucoup. Son originalité me charme, et puis nous causons bien ensemble. C'est le seul qui sache causer ; tu sais tout ce que ce mot renferme, ce n'est pas toujours une chose facile, même avec de l'esprit, et puis nous philosophons ensemble, il est tout Helvétius. Ces principes-là me charment et me séduisent. Il est seulement trop aristocrate.. . »

La question des amoureux et des intrigues terminée, Delphine achève ainsi sa lettre :

« La comtesse Auguste est à Raismes. Elle se plaint extrêmement de ton silence et de celui de la mère.

« Parle de moi à mon voisin. Son souvenir m'a touché; les malheureux sont plus reconnaissants que les autres. La Frivolité est toujours ici; elle est grosse et enlaidie. Le Troubadour est toujours absent, mais aussi tendre.

« Fais-moi une petite chanson sur mon amour papillon. Trouve-moi un moyen de le fixer. Je suis dans ce moment comme la chercheuse d'esprit. Je serais tentée d'aller faire cette question à tout le monde : Connaissezvous le moyen de fixer un papillon?

« Adieu, mon bon frérot, te voilà bien instruit de toutes mes aventures. Je désire que cela t''amuse un peu. »

Nous venons de voir l'étrange état d'âme de Delphine, la désillusion et le trouble profond de son cœur. C'est sous l'influence de ces sentiments et de l'incertitude de sa destinée qu'elle se fit faire à cette époque un cachet dont elle se servait sans cesse et sur lequel était gravée une étoile avec cette simple devise : « Où me conduira-t-elle? » En posant cette question angoissante. la pauvre Delphine qui, en dépit de ses pressentiments, voulait croire encore au bonheur, ne se doutait guère que l'étoile qu'elle interrogeait si anxieusement la conduirait au pire destin.

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