CHAPITRE X
çait à perdre quelque peu de cet optimisme persistant dont elle ne s'était jamais départie depuis plusieurs années.
Un véritable drame dans son propre intérieur allait arracher Custine aux préoccupations de la politique et aux angoisses de l'avenir : il avait retrouvé ses enfants Gaston et Astolpheà merveille, et rien ne pouvait faire prévoir l'affreuse catastrophe qui allait se produire.
On sait la peur, nous pourrions dire la terreur qu'inspirait, au dix-huitième siècle, la petite vérole; pas une maladie ne paraissait aussi redoutable ; c'était un des fléaux de l'humanité. Tout récemment encore Mme de Custine avait failli en être la victime, et elle n'avait échappé que grâce aux soins de sa mère. Depuis quelques années, l'inoculation, qui d'abord avait paru très dangereuse, avait fait de grands progrès; beaucoup vantaient les bienfaits de la nouvelle découverte. Delphine, après bien des hésitations, finit par se laisser convaincre : « Gaston et Astolphe se portent très bien, écrit-elle à son frère au mois de juillet; je crois que je vais les faire inoculer. Juge de mon tourment et de mes inquiétudes. Je suis bonne mère ! Ah ! cela ne changera jamais, il y a de bonnes raisons pour cela; il n'y a qu'à remonter à la source. »
Malgré les sombres pressentiments qui l'assaillaient, et que son entourage taxait de faiblesse, Delphine fit inoculer ses enfants. Astolphe supporta à merveille l'opération et ne s'en ressentit aucunement. Gaston, au contraire, bien que très vigoureux, fut pris peu
après d'une fièvre violente, la maladie se déclara et en quelques jours le malheureux enfant était emporté au milieu des cris de désespoir de ses parents éplorés.
Delphine, comme elle le dit, était une bonne mère; elle resta accablée sous ce terrible coup. Sa peine était d'autant plus vive qu'elle n'avait auprès d'elle ni sa mère, ni son frère, les seuls êtres au monde qui auraient pu lui être secourables dans sa détresse. On aurait pu espérer que cette catastrophe si imprévue allait rapprocher les jeunes gens, et qu'ils chercheraient dans leur mutuelle tendresse une atténuation à leur douleur. Il n'en fut rien cependant. Armand et Delphine restèrent l'un vis-à-vis de l'autre dans le même état d'indifférence, presque d'hostilité.
La douleur de Mme de Sabran en apprenant la mort de son cher petit-fils, de celui qu'elle avait le plus connu et qu'elle ne devait plus jamais revoir, fut profonde. Elle surmonta sa peine pour prodiguer à sa fille toutes les consolations de la tendresse la plus vive, mais que faire, que dire à trois cents lieues de distance, et alors que déjà bien des lettres n'arrivaient plus à destination.
Pendant que ce drame douloureux se passe dans la famille de Custine les événements politiques se précipitent : l'armée prussienne entre en France : on proclame la patrie en danger. Le manifeste du duc de Brunswick, qui somme les Français de se soumettre à leur souverain légitime et menace Paris d'une destruction totale s'il est porté la moindre atteinte à la famille