‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 76 sur 310 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

royale, soulève les colères populaires. Dans la nuit du 9 au 10 août, la Commune est proclamée, les Tuileries sont envahies, la garde suisse massacrée. Le roi est suspendu, et un conseil ex éctilif convoque une nouvelle assemblée qui sera la Convention.

A la suite du malheur qui l'avait frappée, Delphine resta bien longtemps accablée et sans pouvoir donner de ses nouvelles; enfin, au mois d'août, elle reprit un peu de courage et se décida à écrire à son frère :

« Paris, 18 août 1792.

« Je n'ai point encore eu la force ni le courage de répondre à ta charmante lettre, mon bon et cher ami, elle est gravée à jamais dans mon cœur. Que de larmes elle m'a fait répandre ! Tu me plains d'une manière si touchante, tu sens si bien mes maux ! Frérot, cher et tendre ami, que ne sommes-nous ensemble pour mêler nos larmes, pour regretter, pour parler de notre cher enfant? Ah! non, rien ne peut effacer une douleur de ce o^enre, même les horreurs dont nous sommes entourés. La plaie de mon cœur est toujours aussi vive. Le vide ne se remplira jamais, on ne peut pas rendre ce qu'on éprouve. Si tu étais là... auprès de moi, je crois que je te le ferais comprendre. Je pourrais t'en parler, t'en rabâcher, tu sentirais tout cela. Depuis cet affreux moment, je ne peux plus écrire; il y a des siècles que je ne t'ai donné de mes nouvelles. Je suis abrutie, je n'ai courage à rien. Je suis si malheureuse... de toutes

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manières. Ah ! plains ta pauvre sœur, aime-la bien, c'est là sa seule consolation. Embrasse la bonne mère, je sais qu'elle pense à moi et surtout qu'elle sent ce que je souffre.

« J'avais mandé à la mère que nous comptions aller à Forges, mais les portes de Paris sont fermées et j'ignore quand on pourra sortir. Nous sommes dans un horrible moment. »

Nous connaîtrions mal Delphine, si nous supposions que les malheurs publics l'avaient assagie, et que la catastrophe qui venait de la frapper lui avait enfin inspiré des pensées sérieuses et graves. Ce n'est pas sans un sentiment de tristesse qu'on voit la jeune femme oublier si vite sa douleur pour nous parler de ses déceptions amoureuses, des passions plus ou moins sincères qu'elle inspire ou croit inspirer, enfin se replonger dans cet éternel marivaudage qui était devenu sa vie, son seul bonheur, son unique occupation :

(( Tu me demandes des nouvelles de mon cœur, de mes romans : oh! mon pauvre cœur est bien brisé, il ne peut plus rien aimer. J'ai été trahie en amour comme en amitié. Quelque jour tu sauras tout cela. Pour à présent je suis trop bien payée de mes sentiments quelconques pour en avoir aucun, et, au moindre penchant à changer de résolution, j'irai m'enfermer aux Petites Maisons, car sûrement alors la tête m'aura tourné.

« J'ai cependant fait encore une conquête, bien tendre, bien soumise, bien romanesque, c'est l'ami de

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