CHAPITRE X
mon mari, M. de Grouchy (i), dont autrefois tu lui as entendu parler. C'est un bon enfant que j'aime d'amitié, et voilà tout. Mais lui croit avoir de l'amour. Tout cela est une histoire fort longue et que je ne peux pas te raconter par lettre.
« Pour le comte Antoine (2), je ne peux plus t'en rien dire, il est le seul que j'ai aimé véritablement, et le seul peut-être indigne de l'être. C'est un fait. J'ai voué à l'amour une haine éternelle. Surtout ne me parle jamais de lui, tu me percerais le cœur.
« A présent, mon cher frérot, je ne vis plus que de douleurs, d'inquiétudes. Mes bons moments sont ceux de l'abattement et du sommeil. Je n'ai plus aucune jouissance, mon fils n'est pour moi qu'un objet déchirant ; autrefois la vue de mes enfants adoucissait presque toujours mes peines, aujourd'hui la vue du seul qui me reste les aggrave.
« Adieu, adieu ! Je sens que mon courage est à bout, je ne peux plus en écrire davantage.
« Est-ce que tu ne fais plus de vers ? Envoie-moi quelque chose analogue à mon cœur. Tu y as lu à présent, il est bien à l'unisson du tien. »
Mme de Sabran faisait à cette époque d'activés démarches pour éviter la confiscation de ses biens : elle avait chargé son gendre et sa fille de s'en occuper. Elle soutenait qu'elle n'avait pas émigré, qu'elle n'était
(i) Le marquis de Grouchy, maréchal de camp; il avait épousé à dix-neuf ans par inclination Mlle Doulcet de Pontécoulant. (2) Antoine de Lévis.
que momentanément à l'étranger et uniquement pour le soin de sa santé; elle produisait même une lettre du prince Henri attestant qu'elle n'était qu'en visite chez lui, et sur sa demande. Delphine ne craignait pas de conseiller à sa mère de venir à Paris pour plaider sa cause elle-même :
« Il y en a mille dans une position plus critique qui ont pris ce parti, écrit-elle. Je te logerais chez moi, et nous verrions ce qu'il y aurait à faire. De loin tout est difficile. Une femme n'a jamais rien à craindre, surtout ne demandant qu'une chose juste. Du reste, si l'affaire est arrangée, il sera indispensable que tu viennes, sans quoi toutes les démarches seraient inutiles. Que n'ai-je une fortune qui puisse un jour reformer la vôtre ! Hélas ! la nôtre est plus dérangée que jamais, et mille circonstances peuvent la réduire à rien... aussi ne vivonsnous que sur le présent, et à peine osons-nous fixer l'avenir. Tout cela va encore vous attrister, mais je pense comme vous, les malheurs de fortune ne sont rien à côté de ceux du cœur. . . »
Armand de Custine, après son retour de Berlin, était resté à Paris et y avait mené une vie douloureuse. Outre les chagrins que nous venons de raconter et la tristesse de voir son intérieur tout aussi troublé que par le passé, il avait éprouvé au point de vue politique de singuliers déboires.
Bien qu'il ait accompli ses missions à Brunswick et à Berlin avec intelligence et dévouement, bien qu'il ait rendu compte des moindres détails avec loyauté, il