CHAPITRE X
était devenu suspect. Sa conduite cependant était des plus correctes, il avait grand soin de ne se mêler de rien et de ne prêter le flanc à aucune critique, mais cela ne le sauva pas des listes de proscription. Il s'attendait tous les jours à être arrêté et c'est un véritable hasard qu'il n'ait pas été victime des massacres de septembre.
Des scènes abominables venaient en effet d'ensanglanter Paris. A la nouvelle que les places fortes de Longwy et de Verdun s'étaient rendues sans résistance et que les armées ennemies se dirigeaient vers la capitale, l'exaspération fut à son comble contre les émigrés et la Cour qu'on rendait responsables de l'invasion. Le 2 et le 3 septembre, des misérables profitèrent de l'affolement général pour envahir les prisons et massacrer les malheureux détenus.
Jusqu'alors, Mme de Custine ne s'était pas autrement préoccupée de la situation de Paris. Après les massacres de septembre, elle prit peur et voulut s'éloigner. Son ami M. de Malesherbes lui offrait un asile chez lui, près d'Orléans, où il s'était retiré avec ses enfants et petits-enfants, les Rosambo et les Chateaubriand. Ravie de trouver un refuge chez des amis si chers, Delphine accepta avec joie et partit le 15 septembre avec son mari et Astolphe; elle espérait ainsi échapper aux dangers qui, dans la capitale, la menaçaient elle et les siens.
Quand elle vit la tournure que prenaient les événements, elle comprit qu'elle s'était leurrée de vaines illu-
sions, qu'elle n'avait plus aucun espoir de voir revenir les êtres chers qui lui manquaient si cruellement, elle perdit toute énergie et se laissa aller au plus sombre découragement. C'est sous l'influence du chagrin profond qu'elle éprouvait, qu'elle écrit à sa mère cette lettre désolée :
c Malesherbes, 26 septembre 1792.
« Je crois que je n'aurai jamais le courage de vous écrire, ma mère! ma bonne mère ! Il faut donc renoncer à la douce espérance qui nous soutenait ! Nous n'avons donc plus que la triste ressource de nous écrire ; comment soutenir une pareille idée? Séparées à jamais! Oh! non, la vie n'est plus rien ! puisqu'elle doit se passer sans vous ; jusqu'ici j'ai eu du courage, aujourd'hui je n'en ai plus, et mes larmes inondent mon papier. Se condamner à vivre loin de ce qu'on a de plus cher est un sacrifice au-dessus de la raison humaine; plaignez-moi, aimez-moi, écrivez-moi! Mais surtout aucune nouvelle, ni aucune réflexion.
« Adieu! C'est au-dessus de mes forces d'en dire davantage. Vos cœurs, si vous m'aimez, achèveront aisément ma lettre. »
On peut deviner ce qu'était cette réunion dans ce vieux château de Malesherbes, et les douloureuses réflexions que devaient échanger tous ces infortunés pour lesquels la vie, quelques années plus tôt, s'ouvrait si heureuse et si belle, dont ils ne devaient attendre que des joies, et qui maintenant succombaient sous