CHAPITRE X iGÇ
le poids des malheurs. Qu'étaient devenues la folle et insouciante Delphine, l'aimable et gaie marquise de Chateaubriand; où étaient les joyeuses parties d'antan? Aujourd'hui ruinés, menacés de toutes parts, tous avaient dû fuir devant la tourmente et ils vivaient dans l'angoisse du lendemain, attendant avec anxiété les événements qui devaient décider de leur sort, de leur vie.
Les nouvelles de Paris se succédaient, tantôt favorables, tantôt désastreuses. Un jour ils apprenaient la victoire de Valmy (20 septembre) qui sauvait la France de rinvasion prussienne; un autre jour, la réunion de la Convention nationale, l'abolition de la royauté, la proclamation de la république (22 septembre), la mise en accusation du roi, son procès !
Cependant Armand de Custine se désolait de rester dans l'inaction. Au bout d'un mois de séjour, il se décida à quitter la retraite qui l'abritait; laissant chez M. de Malesherbes sa femme et son fils, il rentra à Paris le 15 octobre. Il se rendit aussitôt chez Pache, le ministre de la Guerre, pour lui demander d'être employé à l'armée du Rhin, que commandait son père, le général de Custine. Il estimait qu'il serait plus en sûreté à l'armée qu'à Paris où, malgré la « pureté de sa conduite », il était soupçonné et abreuvé de dégoûts.
Comment le général de Custine que nous avons laissé député aux États généraux, se trouvait-il à l'armée du Rhin? Après la fin de la Constituante, Custine, n'ayant plus de situation politique, avait demandé, aussitôt après la déclaration de guerre, à reprendre du ser-
vice. On l'envoya à l'armée du Rhin sous les ordres de Biron. Il obtint d'abord d'éclatants succès qui lui valurent le brevet de général en chef. Profitant de la retraite des Prussiens après Valmy, il poussa une pointe hardie en Allemagne, prit Spire et Worms (30 septembre), Mayence (21 octobre), puis Francfort.
C'est à cette époque qu'Armand demanda à le rejoindre. Il quitta Paris le 10 novembre, muni d'une lettre de Pache, portant ordre au général de Custine d'employer son fils dans son ancien grade.
De Mayence le jeune homme écrivit à Mme de Sabran pour lui faire part de sa nouvelle résidence et lui raconter les démarches infructueuses qu'il avait faites pour tâcher de sauver les débris de sa fortune.
« Mayence, le 20 décembre 1792.
« J'ai eu bien des peines, bien des tourments, depuis que nous ne nous sommes vus; mais c'est vous, oui. c'est vous qui avez été, qui êtes encore l'objet des plus cruelles que j'éprouve, mère trop aimable et trop malheureuse. Je ne sais à présent quelle place j'occupe dans votre cœur, mais je sais bien celle que j'y mérite.
« Il y a des mois que je ne vous ai écrit, ou plutôt que vous n'avez eu de mes lettres; je ne pouvais écrire par la poste. Aujourd'hui je trouve une occasion sûre. M. de Rathkirch se charge de ma lettre, et j'en profite. Je vous ai écrit deux fois, ainsi qu'à Elzéar, par deux négociants; mais l'un a eu peur en sortant de